Pas de grandes nouveautés, aucune nouvelle « attraction » marquante et, en dehors d’un hommage à Ozzy loin d’être mémorable, cette 19ᵉ édition du Hellfest a pour principale particularité de n’en avoir aucune. Même la canicule qui écrase le jeudi et manque de provoquer l’annulation de la journée du dimanche finit par sembler aussi routinière que la présence de Megadeth parmi les têtes d’affiche. Si vous suivez un tant soit peu l’actualité du festival, vous savez déjà sans doute pourquoi ce millésime 2026 se montre aussi avare en innovations : l’an prochain, pour sa vingtième édition, le Hellfest changera d’échelle avec une formule XXL réunissant pas moins de dix scènes et plus de 300 groupes. C’est donc probablement la dernière occasion de profiter de sa configuration « classique » et de devoir se contenter de « seulement » 160 artistes à l’affiche. Mais c’est justement dans le choix de ces 160 artistes que les organisateurs ont frappé très fort. Le metal extrême retrouve enfin les Main Stages, une nouvelle génération de têtes d’affiche s’affirme, la programmation des scènes annexes n’a sans doute jamais été aussi pointue et les groupes qui découvrent Clisson sont particulièrement nombreux. Et si le Hellfest le moins spectaculaire de la décennie devenait finalement l’un des plus mémorables par la seule force de ce qui nous importera toujours davantage que les feux d’artifice ou les sculptures géantes à tête de mort : l’enchaînement de dizaines de concerts inoubliables ? Réponse dans la série de reports concoctés par l’équipe de new Noise, envoyée sur place braver la fournaise. (Spoiler : oui, ce fut dantesque à tous les niveaux.)
Jeudi 18 juin :

Shelter (c) Romain Ballez
Culte, Shelter l’est non seulement parce qu’il compte dans ses rangs trois légendes du hardcore (issues de Youth Of Today, Judge, Project X, Gorilla Biscuits…), mais aussi parce que son leader, Ray Cappo, est la figure centrale du mouvement krishna-core, ce courant singulier mêlant hindouisme, hardcore punk et groove mélodique. Trente ans après la sortie de Mantra chez Roadrunner, en 1995, ces Turnstile avant l’heure foulent la Warzone avec les mêmes convictions, devant un public composé en grande partie de curieux (« Du krishna-core ?!! »). Cappo a dépassé la soixantaine, mais le yogi devenu moine krishna et son inséparable acolyte John Porcell affichent toujours une forme épatante, même si la voix du chanteur n’a évidemment plus l’éclat d’autrefois. Peu importe : il a toujours davantage brillé par son charisme que par sa justesse vocale. On se régale donc avec la quasi-intégralité de Mantra, complétée par les indispensables « Better Way » et « When 20 Summers Pass ». Leur énergie, leur positivité et leur sincérité demeurent intactes, et le public se laisse volontiers gagner par cette bonne humeur communicative. Pour l’adolescent qui avait acheté Mantra le jour de sa sortie et enregistré sur VHS le passage du groupe dans Nulle Part Ailleurs, sur Canal+, en 1996, c’est en tout cas un grand moment d’émotion, conclu comme il se doit par un très solennel « Shelter », du meilleur effet. Namasté. (Bhaine)
Cela fait des années qu’on se demande ce que deviendront les gigantesques festivals metal comme le Hellfest lorsque les grandes figures du hard rock et du heavy metal auront définitivement pris leur retraite… ou cassé leur pipe. Cette édition 2026 apporte un début de réponse. Les séquences nostalgiques seront désormais assurées par Limp Bizkit et consorts, tandis que les groupes de metalcore comme Bad Omens ou Landmvrks occuperont le sommet de l’affiche avec des productions aux allures de blockbusters. Car même si Bring Me The Horizon ne fait pas vraiment partie des chouchous de New Noise, force est de reconnaître que les Anglais livrent ici une prestation impressionnante. Qu’on apprécie ou non leurs tubes mêlant miel pop pour midinettes et breakdowns pour adolescents privés de sortie par des parents trop sévères, le spectacle est total. Tout gravite autour d’Oli Sykes, dont les performances vocales sont cette fois pleinement à la hauteur d’un charisme déjà hors norme. Chaque détail est réglé comme du papier à musique et s’inscrit dans une narration horrifique aux accents de jeu vidéo PlayStation 2, qui renforce considérablement l’immersion. La réalisation vidéo ajoute en direct une multitude d’effets spéciaux et abuse même volontiers de la shaky cam. Les fans nous diront qu’il s’agit exactement du même show, à la note près, chaque soir, et qu’il ne laisse aucune place à la spontanéité. Nous admettrons sans peine que cela nous est parfaitement égal : un tel spectacle est précisément ce que l’on vient voir dans un festival. Et puis ce n’est pas tout à fait vrai. Sur le très agressif « Antivist », BMTH invite traditionnellement un fan à monter sur scène pour partager le morceau avec Sykes. Ce soir, le « fan » au look de dresseur Pokémon que l’on voit franchir prestement les barrières de sécurité sur les écrans géants n’est autre que l’aussi sympathique qu’impressionnant Will Ramos, chanteur de Lorna Shore, qui profitait justement du Hellfest en simple touriste de luxe. Voilà sans doute le plus grand moment d’un concert spectaculaire — porté au passage par une qualité de son absolument surréaliste — à égalité avec l’inévitable « Can You Feel My Heart », qui transforme, l’espace de quelques minutes, Clisson en capitale mondiale de l’emo à mèche. (Bhaine)
On quitte les Suédois de Truckfighters à la Valley pour en retrouver d’autres à la Warzone : les Satanic Surfers. On les attend de pied ferme, avec la quasi-certitude de passer un excellent moment. Leurs récentes prestations françaises sont encore dans toutes les mémoires : des concerts ultra rodés, millimétrés, assumant pleinement le fan service. Comprendre : offrir au public ce qu’il est venu entendre avant tout, à savoir une avalanche de classiques issus de leur fabuleux et inusable premier album, Hero Of Our Time. Ce parti pris laisse inévitablement de côté plusieurs pans de leur riche discographie. Une fois encore, le set fait donc le grand écart entre les débuts du groupe et son dernier album, Back From Hell, qui occupe lui aussi une place de choix dans la setlist avec près d’un tiers des morceaux joués, dont un « The Usurper » d’ouverture qui donne immédiatement le ton. Les missiles skate punk survitaminés des Suédois font une nouvelle fois mouche avec une facilité déconcertante. Impossible de résister à leur redoutable efficacité mélodique, d’autant qu’ils bénéficient d’un son à la fois massif, limpide et d’une précision chirurgicale, mettant parfaitement en valeur leurs qualités d’écriture. Comme toujours, le groupe joue à l’unisson, alternant bonne humeur et intensité. Fidèle à lui-même, le bassiste Andy Dahlström monopolise volontiers l’attention, assurant les chœurs tout en multipliant les échanges avec le public, ponctués de quelques mots de français. Derrière les fûts, Rodrigo Alfaro impressionne tout autant : il livre des lignes de chant impeccables sans jamais ralentir la cadence d’un jeu de batterie proprement supersonique. Le chanteur-batteur ne manque d’ailleurs pas de souligner la chaleur accablante qui s’abat sur Clisson, rappelant qu’en bons Scandinaves, eux non plus ne sont guère habitués à de telles températures. Une difficulté qui ne vient pourtant jamais entamer l’excellence de leur prestation. Si la Warzone est encore loin d’être pleine en ce milieu d’après-midi, les nombreux fans présents répondent immédiatement aux sollicitations du groupe, reprenant les refrains des morceaux les plus emblématiques et saluant chaque titre avec un enthousiasme communicatif. Aucune surprise, donc, dans cette setlist parfaitement calibrée. Mais la qualité d’exécution est telle qu’on se dit que Lagwagon devra sortir le grand jeu quelques heures plus tard pour rivaliser avec un tel niveau d’excellence dans un registre pourtant très proche. (Bertrand Pinsac)

Elder (c) Romain Ballez
Après Truckfighters, la Valley accueille Elder et son stoner prog tutoyant les étoiles. À 17h30, sous une chaleur accablante qui vous cloue littéralement au sol, on peut toutefois se demander si une telle proposition est vraiment adaptée à un créneau aussi ingrat. Malheureusement, le doute est en partie confirmé. D’autant qu’à la différence de Monkey3, dont les projections vidéo avaient sublimé cette même scène l’an passé, rien ne vient ici habiller un show pourtant convaincant, même si le groupe semble quelque peu tendu durant les premiers morceaux. Les Américains ont fait le choix de la sobriété : un light-show réduit au strict minimum, aucun backdrop et quatre longues plages cosmiques, dont deux extraites de leur dernier album, « Sigil To Ruin » et « Capture Release ». Rien à redire sur l’exécution, même si le chant demeure, comme souvent chez Elder, le maillon faible de la formule. Instrumentalement, en revanche, c’est irréprochable. La mise en place est d’une précision remarquable, portée par des musiciens qui maîtrisent parfaitement leur sujet. Ce sont surtout les envolées de guitares qui emportent l’adhésion. Le concert gagne progressivement en intensité jusqu’à véritablement décoller dans son dernier quart d’heure, culminant avec les presque treize minutes du monumental « Halcyon ». Déjà impressionnant dans ces conditions, le morceau aurait sans doute pris une dimension supplémentaire une fois la nuit tombée, accompagné d’un véritable light-show. Elder conclut ainsi sur une excellente impression, malgré un horaire et des conditions peu propices à ce type de musique. Les circonstances ne lui rendaient pas vraiment service, mais le groupe s’en sort avec les honneurs. (Bertrand Pinsac)

Lagwagon (c) Romain Ballez
Retour à la Warzone à 20 h, après le concert mi-figue mi-raisin de Shelter, pour retrouver Lagwagon. Un sujet délicat en live depuis quelques années : avec les Californiens, c’est désormais tout ou rien, et tout dépend d’un seul homme. Joey Cape a en effet beaucoup perdu de sa superbe au fil du temps et ses cordes vocales le trahissent de plus en plus souvent. Malheureusement, aujourd’hui est un mauvais jour. Les hostilités s’ouvrent avec l’un de leurs grands classiques, « Violins ». Musicalement, rien à redire malgré une qualité sonore assez médiocre, mais Cape peine d’emblée à trouver sa voix, exposant les limites actuelles de son chant. C’est d’autant plus frustrant que la setlist est particulièrement inspirée pour qui connaît le répertoire des vétérans du skate punk. Le quintette balaie plus de trente-cinq ans de carrière, puisant dans l’ensemble de sa discographie et enchaînant sans temps mort les incontournables « After You My Friend », « Give It Back », « Weak » ou « Wind In Your Sail ». Entre un son vraiment décevant — surtout après celui, impérial, des Satanic Surfers quelques heures plus tôt — et les difficultés vocales de Cape, l’immersion reste pourtant incomplète. Puis, à mi-parcours, un léger mieux se fait sentir. À partir de « Surviving California », le chanteur semble retrouver une partie de ses moyens, juste avant l’enchaînement de « Alien8 » et « Making Friends », une doublette particulièrement attendue qui déclenche enfin l’enthousiasme du public. La seconde moitié du concert s’avère ainsi nettement plus convaincante que la première, même si l’on reste encore loin des meilleurs soirs du groupe. Lagwagon déroule ensuite ses derniers classiques — « Mr. Coffee », « Sleep », « Heartbreaking Music » — avant de conclure, comme souvent, avec l’inévitable « May 18 ». Au final, un concert en demi-teinte. Mais cela fait désormais plusieurs années que l’on sait à quoi s’attendre avec Lagwagon : lorsque Joey Cape passe à côté de sa prestation, c’est tout le groupe qui en pâtit. Et malgré l’affection que l’on lui porte, on a fini par s’y résigner. (Bertrand Pinsac)
Très grosse affluence à la Valley, bondée à 23 h 15 pour accueillir Kadavar en clôture de cette première journée. On sait les Allemands capables de faire voyager grâce à leur heavy rock aux effluves psychédéliques et profondément ancré dans les années 70. Pourtant, ce soir, ils choisissent une autre voie : celle du rouleau compresseur. Leur puissance de feu est phénoménale, portée par un son de batterie absolument colossal. En près de quinze ans de carrière, Kadavar n’a cessé de voir sa cote grimper, et la foule massée devant la scène en apporte une nouvelle preuve. Servi par un light-show généreux et immersif, le trio déroule son savoir-faire avec une impressionnante aisance, piochant dans toute sa discographie, y compris ses albums les plus récents. Au chant, Christoph « Lupus » Lindemann se montre impérial, soutenu par une prestation instrumentale de très haut niveau. Le concert est d’une classe folle et reçoit un accueil à la hauteur de ses ambitions. Les slams se multiplient tandis que le groupe, fidèle à son esthétique rétro particulièrement soignée, se donne sans compter. Difficile de résister à « Black Sun », « Total Annihilation » ou « Die, Baby, Die », interprétés avec une maîtrise impressionnante. Déjà très riche en grands moments, cette première journée trouve avec Kadavar une conclusion idéale. Les Allemands confirment que leur statut de tête d’affiche est tout sauf usurpé, déployant une mécanique parfaitement huilée, capable de satisfaire les fidèles tout en séduisant les néophytes. Les morceaux s’enchaînent à toute vitesse, regorgeant d’idées mélodiques imparables. On quitte la Valley le sourire aux lèvres, revigoré par un concert dont on attendait beaucoup… sans imaginer qu’il atteindrait un tel niveau. Bluffant. (Bertrand Pinsac)
Il faut parfois savoir ralentir le tempo pour mieux marquer les esprits. C’est exactement ce que propose Uncle Acid & The Deadbeats sur la Valley, malgré une chaleur écrasante. Nous avions hâte de retrouver le groupe depuis l’arrivée, début 2025, de Rachel Burnett aux claviers et aux harmonies vocales, en remplacement de Vaughn Stokes. Il faut dire aussi que Nell’Ora Blu ne nous avait guère convaincus : Uncle Acid avait donc beaucoup à prouver. Le groupe ouvre son set avec l’envoûtant « Waiting For Blood ». Kevin Starrs, toujours aussi impassible, mais désormais moins dissimulé derrière sa crinière, mène la cérémonie avec une sobriété qui contraste admirablement avec l’intensité de sa musique. Les riffs massifs, hérités du doom et du hard rock des années 70, s’enchaînent sans le moindre temps mort, portés par une section rythmique d’une précision implacable. Chaque morceau semble prolonger cette étrange bande originale d’un film d’horreur imaginaire dont le groupe maîtrise parfaitement les codes. Rachel Burnett accompagne idéalement Starrs au chant, apportant des harmonies d’une justesse bienvenue. Plus soudé et plus affûté que par le passé, Uncle Acid livre une prestation étonnamment énergique. L’enchaînement de « Pusher Man » et « Melody Lane » est tout simplement dantesque, tandis que le public de la Valley, conquis, oscille entre contemplation et headbangs, totalement happé par un concert irréprochable. Nous assistons sans doute à la meilleure prestation d’Uncle Acid depuis bien longtemps. Un véritable régal. (Pierre-Antoine Riquart)

Igorrr (c) Romain Ballez
Depuis l’annonce de son arrivée au sein d’Igorrr, nous attendions avec impatience de découvrir Gerda Iguchi sur scène, en remplacement de Marthe Alexandre. Le verdict tombe dès les premières minutes d’un concert donné sous l’Altar : lorsque retentit « Daemoni », la nouvelle chanteuse balaie immédiatement tous les doutes. Elle impressionne par l’étendue de son registre, passant avec une aisance déconcertante des envolées lyriques aux hurlements les plus extrêmes, tout en imposant une présence scénique saisissante. Gerda Iguchi s’approprie pleinement un répertoire aussi exigeant qu’atypique et insuffle une nouvelle personnalité à l’univers imaginé par Gautier Serre. Comme sur disque, Igorrr demeure une expérience musicale unique. Les rythmes breakcore pulvérisent les codes tandis que les passages baroques, les influences classiques, le metal extrême et les textures électroniques s’entremêlent dans un chaos d’une précision chirurgicale. Chaque morceau repousse un peu plus les frontières stylistiques sans jamais rompre le fil d’une cohérence artistique devenue la véritable signature du projet. Les principaux titres d’Amen sont au rendez-vous — « Blastbeat Falafel », « Headbutt » et « ADHD » — sans pour autant oublier Savage Sinusoid et Spirituality And Distortion, eux aussi largement représentés. Le public du Hellfest répond avec un enthousiasme sans faille à cette proposition hors normes. Une prestation brillamment maîtrisée, qui confirme qu’Igorrr reste l’une des expériences les plus singulières de la scène actuelle. (Pierre-Antoine Riquart)

Social Distortion (c) Romain Ballez
C’est sur une Warzone déjà bien éprouvée par cette longue première journée que Social Distortion vient clore les débats du jeudi 18 juin. L’attente est palpable : le public est prêt à accueillir les classiques de cette institution du punk rock américain. Dès les premières notes de « Born to Kill », Mike Ness impose une présence intacte, presque rassurante lorsque l’on connaît le combat victorieux qu’il a mené contre un cancer des amygdales. Malgré les années et cette épreuve, sa voix conserve cette gravité rocailleuse immédiatement reconnaissable. Le groupe enchaîne les morceaux avec une efficacité implacable, alternant décharges d’énergie et passages plus mélodiques, fidèles à cet équilibre si particulier entre punk, rockabilly et rock’n’roll californien. Sur scène, tout respire la maîtrise et l’expérience, sans le moindre artifice. Une place importante est naturellement réservée au dernier album, mais « Untitled » comme « Dear Lover » rappellent surtout à quel point les morceaux de White Light, White Heat, White Trash n’ont rien perdu de leur force. Pour refermer cette première journée, Social Distortion signe ainsi un concert sans fioritures, mais profondément sincère, porté par un Mike Ness impérial de sobriété. Lorsque retentit l’inévitable « Don’t Drag Me Down », repris en chœur par toute la Warzone, chacun se souvient pourquoi le groupe occupe depuis près de cinquante ans une place à part dans l’histoire du punk rock… et dans nos cœurs. (Pierre-Antoine Riquart)
Comme des lévriers trépignant derrière les battants métalliques qui les séparent de la piste de leur cynodrome, les amateurs de choses grasses sont massés contre les crash-barrières de la Valley, sous un cagnard qui annonce le pire pour les (presque) quatre-vingt-seize prochaines heures. Il est 15 h 59, ce jeudi 18 juin, et les stoner freaks attendent la promesse d’une déflagration de fuzz bien épaisse. D’autant qu’il s’agit du tout premier concert de cette édition 2026… en concurrence avec le metalcore de We Came As Romans, qui explose au même moment sur la Main Stage 1. Mais il était impensable d’aller cautionner une telle injure en faisant l’impasse sur ce qui sera, au final, le seul véritable concert de stoner traditionnel du week-end. Si la Valley, historiquement dédiée au genre, s’est depuis longtemps ouverte à toutes sortes de musiques barrées et de post-choses, elle brillera cette année surtout grâce aux ténors du sludge et aux nouveaux cadors du heavy psyché. Il revenait donc à ce power trio iconoclaste d’assumer seul l’héritage du stoner classique post-Kyuss dans cette grande plaine aride. Privée de son chapiteau, la Valley n’a d’ailleurs plus de « vallée » que le nom et s’offre désormais sans protection aux assauts d’un soleil de plomb. Truckfighters, c’est cette avalanche de chevelus aux pseudonymes improbables — Ozo, Dango et Jolo, les tres amigos d’Örebro, bled perdu à mi-chemin entre Stockholm et Oslo. Le climat n’a en rien entamé la high energy de ces Suédois au look discutable, heureusement plus soucieux de leur enthousiasme et de leur son gorgé de Big Muff que de leur apparence. Sans aucun doute, Truckfighters est au stoner ce qu’Airbourne est au hard rock australien. Pour lancer un Hellfest particulièrement attendu, on ne pouvait guère rêver meilleure entrée en matière. En quarante minutes, le trio abat le travail avec une efficacité redoutable, alternant classiques fondateurs (« Desert Cruiser », « Momentum ») et extrait de Masterflow. Une véritable master class du genre : sans surprise ni révolution, mais avec toute la générosité et le savoir-faire que l’on était venu chercher. (Jean-Charles Desgroux)
Si on avait pu planter la tente dans la Valley ou nouer un hamac entre deux arbres qu’il n’y a pas, on l’aurait fait tant c’est bien ici qu’on allait squatter la majorité du week-end. Après l’apéritif-décrassage des Truckfighters, nulle envie d’aller déjà remonter des courants de foule pour tenter la curiosité du Mikkey Dee With Friends, que l’on entend de très loin matraquer son tribute-band semi-pro à Motörhead. Toutes les occasions sont bonnes — seulement, même à 17h30, on attend la prochaine navette pour Saturne. De Boston, elle a fait le plein à Berlin : Elder est désormais transformé et assume pleinement ses velléités progressives continentales. Et on s’en veut : on sait que le groupe est de grande qualité ; on sait qu’il est irréprochable et déjà culte — et on s’est même forcé à tout acheter en vinyle pour rentrer de force dans le trip. Mais il y a quelque chose qui bloque — et même après les avoir déjà vus en club, ce n’est toujours pas pour aujourd’hui que la lévitation fonctionnera. Peut-être n’a-t-on pas assez humé de la purple haze locale qui se dissous dans l’air bien plus que sous une tente opaque — mais malgré l’indéniable qualité du groupe de Nick DiSalvo, la magie ne prend toujours pas de notre côté en cette fin de jeudi après-midi, au point de l’abréger quelque peu. (Jean-Charles Desgroux)
Pour être parfaitement honnête, il n’y avait strictement aucune intention d’aller assister au concert de Papa Roach. Aucune… si ce n’est de se placer au plus près de la Main Stage 2 avant 22 h afin de ne rien manquer de l’artiste suivant. C’est donc d’un œil distrait, le regard régulièrement attiré par les écrans géants, que l’on « subit » malgré soi la dernière demi-heure des Américains. Un groupe qui avait su nous séduire à ses débuts, puis à quelques autres occasions bien senties, avant de nous inspirer une franche lassitude, voire une légère nausée, à force de courir après les tendances. Nü metal, certes — avec au passage l’un des hymnes les plus fédérateurs du genre —, puis hard rock sleaze à la Buckcherry (époque que l’on avait, reconnaissons-le, plutôt appréciée), avant de bifurquer vers l’électro, le sous-Linkin Park ou, pire encore, le sous-Bring Me The Horizon. Nous n’avions pas revu le groupe depuis des lustres — probablement depuis un concert au Trabendo — et sommes presque surpris par l’accueil triomphal qui lui est réservé, ainsi que par le déluge de pyrotechnie accompagnant ce show XXL digne d’une véritable tête d’affiche sur la Main Stage 1. Ce n’est toujours pas notre tasse de thé, mais force est de reconnaître qu’il y en a sous le capot. C’est même dans son dernier quart d’heure que le concert finit par nous arracher un sourire. Pour célébrer une époque désormais révolue, Jacoby Shaddix lance une rétrospective nü metal du meilleur effet. On se retrouve ainsi à entendre quelques longues mesures de « Blind » de Korn, « My Own Summer (Shove It) » des Deftones, « Break Stuff » de Limp Bizkit et « Chop Suey! » de System Of A Down (bientôt dans un stade près de chez vous). De quoi électriser définitivement une foule déjà copieusement rôtie par les colonnes de flammes. Bien sûr, Papa Roach n’appartient pas vraiment à ce Big Four du nü metal. Mais le groupe assume son statut avec suffisamment d’assurance pour dégainer, au moment attendu, l’inévitable « Last Resort ». Et il faut bien l’admettre : ça fonctionne. Pour être tout à fait honnête… j’ai même jumpé. (Jean-Charles Desgroux)

Alice Cooper (c) Romain Ballez
Parce qu’après Papa, c’est en réalité pour tatie Alice qu’on a joué des coudes afin de se frayer un chemin jusqu’à une place à peu près décente devant la Main Stage 2 — suffisamment proche pour se passer des écrans géants. Ce qu’Alice Cooper déroule depuis des décennies au fil de ses spectacles ultra-chorégraphiés, il lui faut aujourd’hui le condenser en une petite heure. Une synthèse, certes, mais certainement pas au rabais. Les effets sont toujours là, tout comme le shock rock : le photographe importun finit empalé, « Cold Ethyl » donne lieu à son éternel tango nécrophile, la camisole annonce la crise de folie, avant que dame Guillotine ne vienne finalement punir le coupable. Les quatre cinquièmes de cette setlist, forcément trop courte, sont composés d’incontournables : « No More Mr. Nice Guy », « I’m Eighteen », « Feed My Frankenstein », « Poison », « Only Women Bleed », « Ballad Of Dwight Fry », « Hey Stoopid »… Chaque geste, chaque regard, chaque effet est parfaitement huilé. Nous pouvons en témoigner : après vingt-cinq ans à aller voir Alice presque chaque année, nous savons exactement ce qui va se produire à chaque couplet. Mais le bonhomme n’oublie jamais les fidèles. À chaque tournée — ou presque — il ressort quelques pépites que seuls les plus assidus attendent. Cette fois, c’est « Who Do You Think We Are », extrait de Special Forces (1981), qui ouvre les hostilités, tandis que le très cinématographique « Going Home », tiré du génial Alice Cooper Goes To Hell (1976), accompagne la scène de la décapitation, sa tête étant finalement exhibée par son épouse devant une foule avide de sang. À 78 ans, Alice Cooper demeure un showman éblouissant, même si sa voix paraît aujourd’hui un peu sèche et parfois moins assurée. La véritable surprise survient pourtant à la toute fin. Là où « School’s Out » conclut invariablement le spectacle depuis des décennies — agrémenté, comme toujours, de quelques mesures de « Another Brick In The Wall (Part 2) », clin d’œil finalement assez légitime quand on connaît l’histoire commune des deux morceaux —, Alice interrompt cette fois son plus grand classique… pour enchaîner sur « Smells Like Teen Spirit », signé d’un autre élève peu assidu. Bluffant. Ou déroutant. Jamais le maître du shock rock ne s’était autorisé une telle entorse à son rituel. Audace, sacrilège, coup de folie ou simple opportunisme ? Chacun tranchera. Peut-être la nouvelle recrue Anna Cara, qui remplace Nita Strauss le temps de son congé maternité, s’est-elle davantage amusée que nous. Excellente guitariste, elle évoque parfois une Lita Ford période 1984, multipliant les poses de shreddeuse blonde aux côtés de partenaires infiniment plus rompus à cet exercice. Quoi qu’il en soit, on a encore revu Alice. Et, finalement, cela n’a jamais vraiment de prix. (Jean-Charles Desgroux)

Skaphos (c) Romain Ballez
Désormais installés chez Les Acteurs De L’Ombre Productions, les Lyonnais de Skaphos pourraient presque revendiquer le statut de régionaux de l’étape, si un tel label existait au Hellfest. Toujours est-il qu’ils ont l’insigne privilège d’ouvrir les hostilités sur l’Altar en ce premier jour, une mission loin d’être anodine lorsqu’on connaît les difficultés récurrentes de cette scène à trouver un réglage sonore satisfaisant, surtout en début de festival. Défi relevé avec brio par une formation décidément très à l’aise à la croisée des chemins entre black metal dissonant et death metal syncopé. Un morceau comme « Mireborn » en apporte une éclatante démonstration et devrait convaincre les curieux d’aller découvrir The Descent, relecture assumée de leurs deux premiers albums. Pour autant, la période passée chez Transcending Obscurity n’est pas oubliée, comme en témoigne un très saignant « Cult Of Uzura », extrait de l’album du même nom. (Laurent Catala)
Depuis le succès grandissant de groupes comme Heilung ou Wardruna, mais aussi de Faun ou de Myrkur dans sa mouture la plus récente, le Hellfest a fait une place de choix aux projets pagan/folk. Ceux-ci trouvent naturellement leur écrin sur une scène Temple désormais ouverte à toutes les nuances gravitant autour de la sphère black metal. Avec leurs cordes frottées et glissées aux accents hypnotiques, leurs allures de bardes échappés d’un grimoire celtique et, surtout, leur impressionnante démonstration de percussions scandant la marche du temps, les Français de Skáld incarnent avec brio cette tendance de plus en plus prisée. Dans la lumière déclinante de la fin de journée, leur concert déploie une atmosphère particulièrement envoûtante. Leur musique semble s’être progressivement éloignée des grandes mélopées vocales devenues la norme du genre pour privilégier une expression plus physique et percussive, qui n’a rien à envier à celle de leurs cousins scandinaves. Le groupe reprend également à son compte la tradition des scaldes, ces poètes nordiques chantant les hauts faits héroïques, en faisant du vieux norrois la langue de ses textes. S’il ne fallait retenir qu’un seul représentant de cette esthétique au Hellfest cette année, ce serait sans hésiter Skáld. (Laurent Catala)
Où étiez-vous en 1968, lorsque Black Sabbath n’avait pas encore sorti son premier album et que le seul véritable hymne proto-heavy metal s’appelait encore « Helter Skelter », tout juste publié par les Beatles ? Deep Purple, lui, existait déjà — certes dans une veine encore très psychédélique — et voir le groupe toujours debout cinquante-huit ans plus tard conserve quelque chose de fascinant. D’autant plus fascinant que ces dinosaures assument encore très honorablement leur rang, portés par leur inusable trio de vétérans : Ian Gillan (chant, 80 ans), Roger Glover (basse, 80 ans) et Ian Paice (batterie, 77 ans). Sans surprise, la setlist s’appuie sur les incontournables : « Highway Star » ouvre les débats, « Smoke On The Water » les referme, tandis que « Space Truckin’ » ou le plus bluesy « When A Blind Man Cries » permettent au groupe d’alterner intensité et respiration. Comme depuis plusieurs années, certains classiques restent toutefois absents, Gillan n’ayant plus les aigus nécessaires pour tous les défendre. Sa prestation n’en demeure pas moins étonnamment solide et confirme que Deep Purple traverse actuellement une période bien plus convaincante qu’il y a encore quelques années. À les voir évoluer avec une telle sérénité, on se dit que la retraite n’est peut-être pas encore d’actualité. Le « jeune » Simon McBride (47 ans) s’acquitte très correctement de la succession de Ritchie Blackmore, même si son jeu ne retrouvera jamais cette touche néoclassique si caractéristique de son illustre prédécesseur, surtout dans le cadre d’un concert aussi ramassé. Don Airey, en revanche, semble encore davantage dans son élément. Ancien compagnon de route de Blackmore et de Ronnie James Dio au sein de Rainbow, puis membre de Deep Purple depuis 2002, le claviériste signe un réjouissant pot-pourri en solo — jusqu’à glisser quelques mesures de « La Marseillaise » — qui rappelle toute l’étendue de sa palette, bien au-delà du seul orgue Hammond auquel Jon Lord reste spontanément associé. Sans prétendre rivaliser avec les plus grandes heures du groupe, Deep Purple offre finalement un concert aussi solide que sympathique. Une prestation d’anciens combattants, certes, mais d’anciens combattants qui savent encore parfaitement tenir leur rang. (Laurent Catala)

(c) Romain Ballez






