
(c) Romain Ballez
On entame cette journée au doux son de la fanfare infernale des Franciliens de Profanation, impitoyable quatuor deathgrind frayant volontiers avec le punk, le blackened death, voire le war metal, et dont l’EP Skull Crushing Violence est d’une brutalité sans appel. Alors que le groupe s’apprête à sortir son premier album, Ultra-Noise Warfare, en octobre, ce court passage sous une Altar déjà bien garnie malgré l’horaire permet de vérifier sur pièces que ce disque s’annonce tout aussi destructeur que son prédécesseur, avec, de surcroît, une production visiblement supérieure — l’excellent premier extrait « Army Of Dogs » en témoigne. Primitif, cru as fuck, Profanation est loin d’être un groupe de débutants. Ses rangs comptent des membres ou anciens membres de Regarde Les Hommes Tomber, Venefixion, Worst Doubt ou encore Goatspell, et ça s’entend. Le quatuor délivre un set d’une brutalité rectiligne qui ne laisse aucun répit. On en ressort joyeusement hébétés, on file acheter un t-shirt du groupe (25 €, un tarif presque militant quand la quasi-totalité du merchandising des artistes oscillait entre 30 et 35 €), et on se dit qu’on ne verra probablement pas beaucoup de groupes plus intenses durant tout le week-end. Spoiler : on avait raison. Vivement l’album ! (Romain Lefèvre)
Écrasés par le soleil (et encore, ce n’est rien comparé au lendemain), nous opérons un repli stratégique vers l’Altar afin d’y conjuguer deux de nos plus fidèles passions : l’ombre… et le death metal. Quitte à joindre l’utile à l’agréable, autant découvrir enfin les vétérans néerlandais de Severe Torture, dont le line-up est resté quasiment inchangé depuis le début des années 2000, à l’exception du batteur. Si nous n’avons suivi leur carrière que d’assez loin, Torn From The Jaws Of Death, leur sixième album paru en 2024 après presque quinze ans de silence discographique, nous avait franchement convaincus. D’abord influencé par Cannibal Corpse et Suffocation, Severe Torture a progressivement développé un death metal certes peu original, mais bien plus technique, véloce et brutal que la moyenne. Plus proche du brutal death que du death old school, le quintette avoine plus qu’il ne groove et affiche, en ce brûlant après-midi, une maîtrise et une décontraction impressionnantes. Portés par un son massif et une setlist faisant office de best of sanguinolent, Dennis Schreurs et ses comparses pulvérisent le public de l’Altar. Une assistance manifestement ravie de retrouver une programmation death digne de ce nom après une édition 2025 absolument catastrophique dans ce registre, sans doute la plus faible de toute l’histoire du festival. Pourvu que ça dure ! (Romain Lefèvre)

Trash Talk (c) Romain Ballez
On nous avait prévenus : Trash Talk en live est une expérience qui dépasse largement le simple cadre du concert. Et comme chaque fois qu’on nous sort ce genre de refrain, le vieux briscard qui sommeille en nous – avec ses quelques centaines de concerts au compteur – s’est contenté de penser : « Cause toujours… » Bon. Avec un peu de recul, force est de reconnaître qu’on avait tort. Ayons l’humilité et le recul de reconnaitre que oui, globalement, Trash Talk en concert, c’est quelque chose, et qu’on a rarement vu un groupe porter aussi bien son blase. Était-ce d’ailleurs vraiment un concert ? Ou plutôt le Lee Spielman Show ? Car disons qu’en termes de compositions, le punk hardcore/powerviolence des Californiens, qui se distingue par des séquences ultra courtes et énervées, n’a rien de fondamentalement exceptionnel. D’autant que leur discographie fait du surplace depuis une bonne dizaine d’années. En revanche, côté spectacle… On n’avait pas vu ça depuis longtemps. Tout repose en grande partie sur Lee Spielman donc, frontman totalement azimuté qui passe les trois quarts du concert au milieu du public, balance tout ce qui lui tombe sous la main, stage-dive en permanence, fait asseoir tout le public avant d’insulter copieusement ceux qui refusent d’obéir, menace quelques récalcitrants de violences physiques, pique les pétards des fumeurs et organise le plus grand circle pit jamais vu à la Warzone, et j’en passe : un malade. À côté de lui, Spencer Pollard, bassiste et deuxième hurleur du groupe, ainsi que Garrett Stevenson, guitariste à l’allure de golgoth, ne sont pas en reste. Eux aussi passent une bonne partie du concert dans la fosse, au grand désespoir de la sécurité et pour le plus grand bonheur d’un public totalement conquis. Bref, un putain de show. Pas toujours très bon esprit, certes, mais rappelons tout de même que ces types s’appellent Trash Talk. Et ils ont remis ça deux jours plus tard, en pleine rue, à Paris, pour la Fête de la musique. Allez jeter un œil aux photos d’ImmortalizR si vous voulez mesurer l’étendue des dégâts. Un groupe à voir chaque fois que l’occasion se présente. Avoinée garantie. (Romain Lefèvre)

Trash Talk (c) Romain Ballez
« Les années passent, mais jamais on ne se lasse, de voir en concert cette bonne vieille Carcass. » Derrière ces quelques rimes éclatées – dont nous avons profondément honte – se cache pourtant une réalité quasi intangible de la scène extrême. Au même titre que Napalm Death, Cannibal Corpse (à ne pas confondre avec Cannibal Corse, le groupe de reprises en polyphonies traditionnelles) ou encore Meshuggah, le temps semble n’avoir guère de prise sur Bill « That ’70s Show » Steer et Jeff Walker, aux commandes du vaisseau Carcass depuis… eh bien, notre année de naissance : 1986. Voilà qui nous met fortement en PLS. Car que ce soit par des prestations scéniques toujours impeccables ou par une discographie fondatrice avant leur mise en sommeil, puis totalement recommandable depuis leur retour, Carcass demeure une sorte de valeur refuge. L’or du metal extrême, en somme. En rejoignant l’Altar, on se demandait tout de même si le poids des années ou une éventuelle lassitude n’allaient pas finir par les rattraper. Eh bien, que nenni. Ou du moins, pas cette fois. Le groupe procède au démembrement méthodique de l’Altar avec une décontraction presque insolente. Jeff Walker, cheveux courts, jean informe et chemise de travail, s’avère en très grande forme, tandis que Bill Steer, on en est sûrs désormais, est un vampire, puisqu’il ne vieillit visiblement pas. Toujours aussi élégant, il enchaîne riffs et soli avec l’assurance tranquille du type qui fait ça depuis quarante ans. Côté son, c’est une nouvelle fois du très solide et on se régale. Quant à la setlist… boucherie, charcuterie, triperie, traiteur, avec option salle d’opération et pompes funèbres. Les légendes de Liverpool revisitent leur discographie aussi riche en morceaux cultes qu’en litres d’hémoglobine, découpant l’Altar au scalpel émoussé à grands coups de « Corporal Jigsore Quandary », « Foeticide », « Buried Dreams », « Carnal Forge », « Heartwork », « Tomorrow Belongs To Nobody », « Unfit For Human Consumption » ou encore « Incarnated Solvent Abuse ». Franchement, on ne trouve absolument rien à redire à cette branlée administrée avec le sourire. Lorsque le concert s’achève, une heure plus tard, le constat est limpide : ces types restent intouchables. Il faut continuer à aller les voir tant que ce sera possible, parce qu’ils sont encore très, très loin de l’EHPAD. Long live Carcass. (Romain Lefèvre)
On l’a dit : cette année, le Hellfest s’est enfin rappelé qu’il était aussi un festival de musiques extrêmes, et a sérieusement relevé le curseur de la violence, notamment en matière de death et de black metal. Abyssale l’an dernier, la programmation death est cette fois franchement royale, et l’on ne peut qu’en remercier les programmateurs. Certes, ce n’est pas ce qui remplit les plus grandes scènes ni ce qui fluidifie les déplacements sur le site, mais historiquement, cela demeure essentiel. C’est précisément ce qui pousse des gens comme nous, dix-huit éditions au compteur, à continuer de revenir. Ce socle de groupes extrêmes permet de fidéliser un public de passionnés tout en renouvelant l’audience grâce à la diversité des autres scènes. Tout le monde s’y retrouve : les puristes continuent d’y trouver leur compte, les curieux découvrent d’autres horizons, et le festival préserve ce qui fait son identité profonde. Une véritable situation win-win, comme dirait la novlangue managériale Plus symboliquement encore, ça permet au Hellfest de conserver, au moins, quelques orteils plongés dans les tréfonds des musiques malévolentes. Et à ce dernier sujet, quel meilleur héraut que l’indépassable Deicide ? Quel plus fier représentant du Mal en Musique que l’un des groupes les plus essentiels de toute l’histoire du death metal ? Bref, les augustes légendes de Tampa étaient à Clisson ce soir, Glen Benton en tête, épaulé par son historique compère Steve Asheim, toujours aussi monstrueux derrière les futs. Et comme avec chaque légende vieillissante – rappelons que Benton a 60 piges -, on se demande dans quel état on va les trouver, et à quel point ils seront capables de délivrer leur musique avec l’impact et la hargne idoines. Et comme souvent, on est plutôt agréablement surpris. En tous cas, au cas d’espèce, on s’est véritablement fait défoncer le crâne par Deicide, doté d’un son magistral (une fois de plus sous l’Altar !), et de deux guitaristes hyper capables et motivés pour compléter le duo Benton/Asheim. Coté setlist, le tir de barrage ne cesse guère, Deicide faisant honneur à sa légende de groupe qui met bien davantage l’accent sur la vélocité et la brutalité que sur le groove (modulo les tubes « Scars Of The Crucifix » ou « When Satan Rules This World », heavydemment joués ce soir). Benton est impérial au chant et déroule, avec une facilité presque insolente, quelques-uns des plus grands chapitres de l’histoire du death metal : « Satan Spawn, The Caco-Daemon », « Dead By Dawn », « Once Upon The Cross », « Sacrificial Suicide »… La sélection est d’ailleurs particulièrement bien pensée. Le groupe fait presque totalement l’impasse sur ses albums les plus récents – et, soyons honnêtes, on ne s’en plaindra pas – pour balayer huit albums sur treize, dont pas moins de sept morceaux issus des fondateurs Deicide et Legion. Le vieux renard connaît son public sur le bout des doigts et se le met très facilement dans la poche. Sa troupe cornue terrasse l’Altar avec une facilité déconcertante, confirmant que cette scène a été infiniment mieux servie qu’en 2025. Espérons que la tendance se poursuivra l’an prochain… Un petit Cannibal Corpse ? Un petit Obituary ? Ca fait longtemps ! (Romain Lefèvre)

Bruit ≤ (c) Romain Ballez
Il n’est pas encore midi lorsque l’on débarque sous le soleil écrasant de la Valley pour découvrir le quatuor toulousain Bruit ≤, mais on comprend très vite que l’on a fait le bon choix. Déjà précieux par ses incantations musicales, trop facilement résumées à du post-rock alors que le groupe évolue en réalité aux confins du noise rock, du drone, du rock industriel et d’orchestrations en perpétuelle mutation, Bruit ≤ livre un concert qui s’apparente à un véritable bijou d’abstractions harmonisées, porté par une intensité de chaque instant. Une proposition qui répond parfaitement aux aspirations de son dernier album, The Age Of Ephemerality, dont trois morceaux – « Ephemeral », « Data » et « Technoslavery / Vandalism » – figurent d’ailleurs dans une setlist malheureusement écourtée par un créneau horaire trop serré. Entre tension et révolte, Bruit ≤ fait osciller sa musique avec autant de tact que de virulence. Chaque musicien semble littéralement penché sur son instrument ou son pédalier, comme absorbé par la quête du son juste, jusqu’au final prophétique de « The Machine Is Burning ». Si le projet porte en lui une dimension politique évidente – notamment à travers sa critique de la fascination contemporaine pour la technologie, au cœur du dernier album –, les prises de parole restent, elles, d’une remarquable sobriété. Les musiciens vont droit au but : dénonciation des plateformes de streaming qui fragilisent la création musicale, appel à la solidarité entre artistes indépendants afin de défendre leur travail et leur autonomie. Tout est dit, et bien dit, sans posture ni leçon de morale. Au fond, c’est bien ce qui compte lorsque l’on choisit d’être un groupe indépendant… et de le rester. Merci pour ça. (Laurent Catala)
Quelle tristesse de voir si peu de monde sous l’Altar pour accueillir les pourtant rares Germano-Américains de Defeated Sanity, maîtres absolus du brutal death metal technique. Si le chanteur Josh Welshman semble quelque peu dépité et ne cesse de solliciter une audience bien clairsemée, le véritable moteur du groupe, le batteur Lille Gruber, paraît, lui, n’en avoir cure. Derrière un kit somme toute assez modeste, il enchaîne blasts et accélérations vertigineuses avec une facilité déconcertante. La setlist mêle habilement des morceaux issus du récent et excellent Chronicles Of Lunacy, comme « Heredity Violated », à des titres plus anciens, notamment « Calculated Barbarity », extrait de Chapters Of Repugnance (2010). La démonstration est sans appel, même si l’on espère revoir prochainement les adeptes de la « Temporal Disintegration » dans des conditions plus favorables. Ils méritent largement un public à la hauteur de leur talent. (Laurent Catala)
Si les légendes norvégiennes du black/thrash Aura Noir tournent régulièrement, leur membre fondateur et principal architecte, Aggressor (Carl-Michael Eide) – également figure majeure du projet expérimental Ved Buens Ende – ne participe pas toujours aux concerts. Il était par exemple absent l’an dernier lors du passage du groupe au Winds Of Agony de Barcelone. Coup de chance, il est bien présent aujourd’hui au Hellfest, permettant au trio de revisiter quelques-uns de ses morceaux les plus emblématiques, avec une place de choix accordée à Black Thrash Attack (1996), dont une bonne partie est interprétée. « Conqueror », « Destructor », « Sons Of Hades »… la mécanique abrasive et syncopée d’Aura Noir se met rapidement en marche, portée par les postures atypiques d’Eide, contraint de jouer assis sur un tabouret à roulettes depuis un grave accident qui l’empêche de rester debout sur scène. Une image singulière, presque bancale, qui contraste avec la redoutable efficacité du groupe et trouve son aboutissement sur « Condor », conclusion traditionnelle des concerts d’Aura Noir, une nouvelle fois au rendez-vous. (Laurent Catala)
Que serait le Hellfest sans ses grands concerts de clôture nocturnes, lorsque l’intensité musicale entre en parfaite synergie avec une scénographie opératique, une débauche d’effets et un déluge d’images qui fascinent le spectateur autant qu’ils semblent transporter le groupe lui-même bien au-delà de ses propres ambitions ? Après Wardruna, Rammstein, Kiss, Blind Guardian ou Saxon – pour ne citer que quelques-unes des grandes mises en scène de ces dernières années –, Behemoth et son spectaculaire rituel profane s’imposaient comme un candidat naturel à cette forme de magnificence scénique, loin des canons d’un certain metalcore à la mode, qui squatte un peu trop volontiers les Main Stages. Chez Behemoth, la filiation para-satanique confine évidemment au mauvais goût. Mais c’est précisément ce qui transcende le groupe polonais. Sans jamais édulcorer son propos ni sacrifier la moindre parcelle de sa théâtralité démoniaque, Nergal et les siens placent très haut, ce samedi soir, la barre de ce que peut être un spectacle de metal. Feux, lumières, dramaturgie : Behemoth maîtrise son sujet depuis longtemps. Ses prestations en tête d’affiche du Brutal Assault, où le groupe semblait mettre littéralement le feu à la forteresse de Jaroměř, ou plus récemment son passage à la Philharmonie de Paris, avaient déjà démontré que rien ne semblait pouvoir enrayer cette machine infernale. Sur une Main Stage 2 qui paraît, pour l’occasion, avoir doublé de volume, la démonstration est totale. Dans une démesure digne d’un défilé imaginé par Jean-Paul Goude, le groupe déroule ses meilleurs morceaux au rythme des gerbes de flammes et des éclairs de stroboscopes, tandis que les silhouettes ensanglantées et grimées des quatre musiciens envahissent les écrans dans une mystique flamboyante. « The Shit Ov God », « Ecclesia Diabolica Catholica », « Blow Your Trumpets Gabriel »… L’hérésie Behemoth prêche pour sa paroisse sans rien laisser au hasard, allant même jusqu’à glisser une reprise du « The Return Of Darkness And Evil » de Bathory au cœur de sa grand-messe blasphématoire. Lorsque vient l’heure du rappel, c’est avec une solennité presque irréelle que résonne « O Father O Satan O Sun! », ultime incantation qui continue de flotter dans l’air longtemps après que le groupe a quitté la scène, sans un mot. Du black metal absolu… joué pour les masses. (Laurent Catala)

Fange (c) Romain Ballez
On n’est pas encore complètement remis des bêtises de la veille lorsqu’on se traîne, en ce troisième jour, jusqu’à la Valley. À 12 h 55, on se cale tout devant la scène, en plein cagnard – et on rit déjà en imaginant qu’en 2036, on regrettera peut-être la relative fraîcheur de 2026. À cette heure-là, les gars de Fange terminent tranquillement leur balance express. Concentrés, sereins, presque souriants. À 13 h 10, lorsque le bouton rouge est enclenché, on comprend pourtant instantanément que le monde est foutu : le générique de fin vient de commencer. Fange chante l’Apocalypse, et tout concourt à la rendre aussi crédible que possible. En une minute, ces quatre types sont passés d’une allure presque banale de roadies punks à celle de quatre messagers d’un monde en train de s’effondrer. Et en musique, s’il vous plaît. Calé sur une boîte à rythmes sortie d’une fonderie, Fange triture à mains nues toute la crasse de notre civilisation. Si « grunge » et « sludge » portaient déjà plutôt bien leurs noms pour décrire un certain état de saleté sonore, Fange incarne littéralement tout ce qui souille. Et ça fout les jetons. Aux copains qui avaient fait l’impasse sur le concert, encore sonné, on a spontanément résumé l’agression par une équation : Hangman’s Chair + Godflesh + GG Allin. Ça ne dit pas tout, mais ça donne une idée. Fange fait mal. Fange dérange. Fange violente. Sur la Valley, il n’y avait pas de hippies en train de tirer sur un bong, seulement quatre types accros au nihilisme et à la perdition, martelant leurs instruments, fracassant leurs voix… et parfois même leurs fronts à coups de micros. Quel spectacle que ce fascinant déséquilibre au bord du gouffre. On s’en est difficilement remis. (Jean-Charles Desgroux)

Fange (c) Romain Ballez
Le festivalier n’aime pas trop qu’on le bouscule, au propre comme au figuré. Lorsque deux groupes annulent leur concert quelques heures plus tôt – Tom Morello et Cavalera (heureusement qu’on avait vu leur set spécial Chaos A.D. dix jours auparavant, à Nancy) –, il faut bien trouver des solutions. Alors qu’on comptait s’installer pépère devant la Main Stage 2 pour se préparer physiquement à la séance de pit d’Anthrax, on traînasse dans l’herbe (jaune et pelée) lorsqu’une drôle de rumeur nous parvient au loin. C’est fort. Ça sonne comme du rap metal bien burné… Jamais on n’aurait imaginé consacrer ne serait-ce que cinq minutes à Enhancer, que l’on avait soigneusement évité quelques heures plus tôt. La Team Nowhere n’a jamais été notre came et ce n’est certainement pas à cinquante balais qu’on allait s’y mettre. Or… Ce que l’on entend de loin nous oblige à nous rapprocher. Encore. Puis encore. Jusqu’à distinguer des drapeaux « NNCR » flottant sur la Main Stage 1. « NNCR ? », s’étonne-t-on. Mais oui, ducon : NNCR comme En-han-cer. Bim. Les Français, disparus des radars depuis une quinzaine d’années, ont finalement été reprogrammés dans un créneau autrement plus favorable. Et ce que l’on découvre est tout simplement… bon. Voire carrément jubilatoire. Dans un joyeux bordel organisé, le posse du 7-8 parvient à créer une ambiance que Body Count avait échoué à installer ici quelques années plus tôt. Une fois encore, on pensait contourner soigneusement l’affaire. Impossible cette fois : les beats, les slogans et les gros riffs mettent littéralement le feu à travers des morceaux dont on ignore jusqu’au titre… mais qui collent une sacrée branlée. Et puis survient ce qui fera polémique : l’apparition de JoeyStarr, venu gronder et éructer sur quelques refrains bien virils aux côtés de Mark Maggiori, chanteur de Pleymo. On n’y peut rien : on dodeline de la tête comme en 1994. Il ne manque plus qu’un bandana sur le front, bleu, rouge ou aux couleurs d’une MJC de Cergy-Pontoise, peu importe. Ce qui vient de se produire était simplement énorme. Il y a encore une heure, on aurait éclaté de rire à cette idée. Cinq minutes plus tard, tout notre paradigme venait de se déplacer. (Jean-Charles Desgroux)
Comme prévu, il était bien question de faire notre sport du mois entre 19 h 30 et 20 h 30, ce samedi. On ne compte plus les fois où on a vu Anthrax en plus de trente ans (dont un paquet durant l’ère John Bush, dans de petites salles), et les concerts en arena ou en festival se sont encore multipliés depuis le retour de Joey Belladonna. C’est même déjà la troisième fois en 18 mois, après la co-tête d’affiche avec Kreator au Zénith et le Back To The Beginning l’an dernier. On savait bien sûr qu’avec une heure de temps de jeu, les New-Yorkais allaient dérouler leur setlist habituelle et enchaîner les tubes sans la moindre surprise. Forcément. Mais là où l’originalité n’est plus vraiment de mise depuis des lustres, Anthrax en a toujours dans le ventre. Et le public en redemande. Les Américains (sans Charlie Benante, blessé à la main et remplacé par l’Anglais Darby Todd) sont bien décidés à marquer leur territoire, trois mois avant la sortie de leur prochain album, attendu depuis près de dix ans et désormais annoncé pour septembre. On a beau avoir entendu mille fois « Among The Living », « Got The Time » ou « Madhouse » (quelle ouverture, tout de même !), cette fin d’après-midi clissonnaise en décuple encore l’intensité. Si Belladonna fait ce qu’il peut et que son chant devient parfois franchement pénible, derrière, le groupe, lui, A FAIM. Et ce qui devait arriver arriva : on s’est fait happer par le mosh. Comme un mauvais sous-titre de série B : « Tu ne peux pas fuir ! » Impossible, en effet, de résister à l’appel du circle pit sur « Caught In A Mosh », à petites foulées tandis que la centrifugeuse continue d’élargir son rayon. Retour en 1985 avec l’excellent « Medusa », puis affaires de famille grâce à « Keep It In The Family », extrait de Persistence Of Time, avant la découverte d’« It’s For The Kids », tiré du très attendu Cursum Perficio. Un nouvel hymne simple, résolument old school, mais parfaitement raccord avec le reste du répertoire. Comme « A Tout le Monde » deux bonnes heures plus tard, « Antisocial » est évidemment chez lui sur les terres françaises. Les « woooh-ooooh » repris par tout le public transforment une nouvelle fois la vieille reprise de Trust – définitivement adoptée par Anthrax – en hymne fédérateur ultime. Enfin… presque. Car il reste « Indians ». Depuis bientôt quarante ans, ce banger absolu provoque systématiquement le même phénomène : le pétage de plomb collectif. Scott Ian interrompt bien, comme à son habitude, le célèbre break pour réclamer encore plus d’énergie à un public pourtant déjà rincé. Mais heureux. Et c’est reparti pour quelques tours de piste supplémentaires autour de la plus célèbre mosh part de l’histoire, pendant que ce riff magique nous ramène, l’espace de quelques minutes, à la vitalité de nos quinze ans. Ô miracle Anthrax ! (Jean-Charles Desgroux)
Encore une affaire de placement. C’est pour espérer enchaîner un doublé gagnant avec Megadeth, que l’on souhaite aussi véloce et en forme que ses confrères new-yorkais d’Anthrax, que l’on campe devant la Main Stage 2… tout en s’apprêtant à accueillir A Perfect Circle sur la scène voisine. Et là, l’ambiance change. Enfin… si l’on peut encore parler d’ambiance. Disons plutôt « d’atmosphère ». Le son est extraordinaire : puissant, limpide, cristallin. Dans un premier temps, là où certains enlacent des arbres, nous choisissons d’ancrer nos corps chauds mais meurtris directement sur les pavés encore brûlants, afin de sentir les basses profondes de Matt McJunkins traverser chaque centimètre de chair. L’expérience est d’ailleurs plutôt relaxante. Car, davantage qu’un concert de rock, on subit presque ce show très statique comme une longue séance de méditation. Forcément hypnotique, psychédélique, souvent même fascinante, la musique d’A Perfect Circle devient néanmoins assez vite languissante dès qu’elle s’abandonne à ses longues dérives contemplatives. Billy Howerdel vient heureusement faire rugir sa guitare sur un « Rose » particulièrement salué, puis sur le bien plus nerveux « The Outsider », mais ces poussées de tension restent trop rares au milieu d’un set qui peine parfois à maintenir l’attention. Habitués à être littéralement fascinés par Maynard James Keenan lors des concerts de Tool, on le découvre ici beaucoup plus effacé, presque inoffensif, et il ne se passe finalement pas grand-chose de réellement captivant sur scène. Peut-être le public est-il, lui, totalement absorbé par cette communion contemplative. Toujours est-il que Thirteenth Step (2003) monopolise largement la setlist avec pas moins de six morceaux, de « The Package », en ouverture, à « Blue » ou au splendide « The Noose », avant qu’un très attendu « Judith » ne vienne enfin conclure le concert sur une note sensiblement plus musclée. (Jean-Charles Desgroux)
Escuela Grind sur une Main Stage du Hellfest ? Ce n’était pas dans notre bingo 2026. On ne va pourtant pas s’en plaindre : voir le metal extrême retrouver sa place sur la plus grande scène de Clisson fait plutôt plaisir. Et les programmateurs ont eu le nez creux, car les Américains ont tout le potentiel pour devenir l’un des poids lourds du genre, même s’ils écument déjà les salles depuis une dizaine d’années. Puisant aussi bien dans le death metal basique que dans le grindcore engagé ou le hardcore à mosh, Escuela Grind reste surtout l’une des formations underground les plus fun à voir en concert. Si les guitaristes Kris Morash et Jesse Fuentes (passé à la guitare après dix ans derrière les fûts du groupe) assurent le spectacle à grands coups de headbangs, c’est évidemment la chanteuse de poche Katerina Economou qui monopolise tous les regards. Elle gueule, growle, traverse la scène en permanence, enchaîne two-step, moulinets de bras, grimaces à la Barney Greenway de Napalm Death, avant de twerker ou de ponctuer le tout d’un très distingué « suck my dick », sous les rires d’un public totalement acquis à sa cause. Metal dans les riffs, punk dans l’attitude, Escuela Grind pousse la spontanéité jusqu’à ne même pas pouvoir jouer son dernier morceau… faute d’avoir su gérer son timing. L’un des concerts les plus vivifiants et les plus spontanés du week-end. (Bhaine)

House Of Protection (c) Romain Ballez
C’est par curiosité qu’on vient jeter un œil à House Of Protection, le duo formé par les anciens guitariste et batteur de Fever 333. Musicalement, on reste en terrain connu : une sorte de rap metal 2.0 mâtiné de refrains pop et d’influences électro. Rien qui donne envie de se relever la nuit, en dehors du clip complètement dingue de « Pulling Teeth », tourné en Inde. Sur scène, en revanche, les deux Californiens compensent largement le manque d’originalité de leurs morceaux. Bien qu’ils ne soient que deux – épaulés ponctuellement par quelques invités –, les très athlétiques Stephen Harrison et Aric Improta livrent un véritable numéro d’acrobates. L’ex-guitariste de The Chariot part jouer en plein milieu du circle pit qu’ils viennent de déclencher devant la Main Stage 1, tandis que le batteur de Night Verses semble incapable de rester assis plus de quelques secondes derrière son kit. Le clou du spectacle arrive lorsque Harrison, guitare en bandoulière, escalade l’ossature métallique de la scène jusqu’à son sommet — trente mètres de haut, à vue de nez ? — sans la moindre sécurité, avant d’y interpréter un morceau perché à califourchon sur la structure. Musicalement, on n’est toujours pas convaincus. Mais impossible de ne pas saluer la prestation physiquement absurde du duo. (Bhaine)
Bref détour par la Valley pour souffler un peu entre deux groupes de beatdown et de death metal avec God Is An Astronaut, le groupe post-rock qui est à l’Irlande ce que Mogwai est à l’Écosse. En toute franchise, on n’avait absolument pas prévu d’aller les voir. Mais la présence à leurs côtés de la violoncelliste Jo Quail, ainsi que l’excellente qualité du son, attirent notre oreille, qui se laisse rapidement emporter par l’onirisme de leur prestation. Parfois teintés de stoner ou de post-metal, les morceaux instrumentaux s’enchaînent et nous confortent, à chaque instant, dans l’idée que l’on a bien fait de s’égarer sous le soleil de plomb de la Valley. Parce qu’un Hellfest vraiment réussi, c’est aussi un Hellfest où l’on perd le fil de son running order soigneusement préparé pour se laisser surprendre et embarquer par l’imprévu. Et tant pis pour le groupe qu’on est en train de manquer : God Is An Astronaut valait largement le détour. (Bhaine)

Cro-Mags (c) Romain Ballez
On sait que lorsqu’on va voir Cro-Mags, c’est avant tout pour assister au Harley Flanagan Show, accompagné des musiciens du moment, et rien de plus. La chose se confirme avant même que le concert ne commence. Le set n’a pas encore démarré que le bassiste-chanteur sexagénaire, toujours torse nu, fait déjà le spectacle en enchaînant les pompes, joint au bec, sous les yeux d’une assistance amusée qui continue d’affluer. Comme on peut renoncer à tout jamais à l’espoir d’une reformation du line-up classique de Cro-Mags, il faudra se contenter de son fondateur même si son jeu et sa voix sont habituellement très approximatifs. Bizarrement, sous cette chaleur étouffante et alors qu’il reconnaît lui-même au micro être complètement défoncé, Harley joue et chante pourtant mieux que lors de son précédent passage en 2022. Les deux guitaristes et le batteur intérimaire – malheureusement, il ne s’agit pas de Pete Hines, présent sur Best Wishes, qui a fait le déplacement, même s’il a récemment rejoint le « groupe » – assurent parfaitement leur rôle et la setlist, sans surprise, fait largement plaisir. Un peu de In The Beginning, plusieurs titres de Best Wishes et le dernier single, « Wired For Chaos », évitent au concert de se résumer à une célébration intégrale du culte – mais largement surcoté – The Age Of Quarrel. Si l’on n’a toujours droit à aucun extrait du conspué mais génial Alpha Omega, le père Harley va heureusement piocher dans le trop souvent oublié Revenge, notamment lors d’un final explosif qui enchaîne, excusez du peu : « Life Of My Own », « These Streets », « Apocalypse Now » et « Hard Times ». On n’aurait pas parié là-dessus, mais c’était tout simplement l’un des meilleurs concerts de Cro-Mags qu’il nous ait été donné de voir, tous line-ups confondus. (Bhaine)

Cro-mags (c) Romain Ballez
Comment expliquer qu’on adore Kublai Khan TX mais qu’on n’accroche pas vraiment à Lionheart ? Musicalement, les deux groupes s’avèrent pourtant très proche, au point que Matt Honeycutt vient logiquement poser son featuring sur le très canin « Chewing Through The Leash ». Visuellement, en revanche, la différence saute aux yeux. D’un côté, le frontman quinquagénaire de Lionheart, affublé d’un t-shirt à l’effigie de du chanteur country George Strait ; de l’autre, l’Américano-Philippin de Kublai Khan TX. Il se dégage chez Lionheart une espèce de vibe « MAGA-core » qui nous empêche de nous laisser embarquer par leur démonstration de gros hardcore metal pour bûcherons. Comme pour Malevolence la veille, la Warzone répond présente et le public semble totalement conquis. Ce sera sans nous. Le pire, c’est qu’en matière de popularité – inespérée après plus de quinze ans passés à patauger en deuxième division – comme de positionnement musical, Lionheart est exactement à sa place entre Kublai Khan TX et Hatebreed. C’est peut-être finalement ça, notre problème avec eux : pas assez hardcore metal classique façon Hatebreed, pas assez metal moderne à la Kublai Khan TX. Juste un chaînon manquant assez quelconque… et encore plus bas du front que les deux réunis. (Bhaine)
Avec Hatebreed en festival, deux incarnations coexistent. D’un côté, la version festivals hardcore : la bande à Jamey Jasta ne plaisante pas, tout respire la rudesse, de l’attitude à la setlist, dans un esprit « pas de chichis entre nous ». De l’autre, la version festivals metal plus « généralistes » : le Hatebreed Bisounours, où fusent les « tout le monde les mains en l’air », « prenez soin les uns des autres » et « jump, jump ! ». C’est précisément ce Hatebreed-là qui vient conclure les hostilités, ce samedi soir, sur la Warzone. Le guitariste historique Wayne Lozinak est de retour après son opération du cerveau l’an dernier (on dirait une vanne, mais non) et Jamey Jasta a préféré conserver Carl Schwartz, le chanteur de First Blood, à la basse après que le précédent bassiste remplaçant est devenu… guitariste remplaçant. Vous suivez ? Non ? Pas grave. Retenez simplement qu’il s’agit sans doute là du meilleur line-up du groupe depuis longtemps. Et comme Hatebreed enchaîne tous ses hymnes fédérateurs devant une Warzone en fusion, difficile de bouder son plaisir. Le concert démarre avec « I Will Be Heard », récemment remis en lumière par l’épisode spécial du Punisher sur Disney+, avant d’enchaîner « Destroy Everything », « Live for This » ou encore « In Ashes They Shall Reap », autant de prétextes à faire hurler tout le monde. Comme toujours en festival metal, Hatebreed sort son immense ball of death gonflable pour que le public joue à la baballe. L’expérience tourne malheureusement court. La sphère finit malencontreusement sur les barbelés du décor de la Warzone… et explose. Oui, on peut le dire : à plus d’une heure du matin et après trois jours de festival, le public du Hellfest est définitivement trop con, même pour Hatebreed. Et pourtant, on parle d’un groupe qui joue devant une gigantesque statue en carton-pâte de démon guerrier dont même Manowar aurait honte. C’est donc absolument parfait et on ne peut que se quitter, heureux, sur « Looking Down The Barrel Of Today », leur hit surprise sur les applis de streaming. Hatebreed est peut-être le groupe qui a le plus souvent joué au Hellfest depuis sa création, mais on ne s’en lassera jamais. Allons même plus loin : il faudrait qu’ils reviennent TOUS LES ANS. (Bhaine)

Pigs x 7 (c) Romain Ballez
Valley, 16 h 10, toujours sous un soleil de plomb. Si beaucoup de concerts souffrent d’être joués en plein jour, tant ces conditions nuisent à leur pouvoir immersif, ce n’est pas le cas de Pigs Pigs Pigs Pigs Pigs Pigs Pigs, dont le stoner doom écrasant, rudimentaire et traversé d’une énergie punk épouse parfaitement l’atmosphère suffocante de ce milieu d’après-midi. Le groupe dispose ainsi d’un terrain de jeu idéal pour nous faire hocher la tête au rythme martial de ses compositions. Rugueux, massifs et intenses, les morceaux joués aujourd’hui constituent d’excellentes transpositions de leurs versions studio, interprétées avec fidélité mais aussi avec un grain de folie bienvenu grâce à un Matthew Baty omniprésent. Par son charisme et son implication, le chanteur élève la prestation à chacune de ses interventions. Derrière lui, les quatre musiciens se montrent beaucoup plus sobres, mais développent un groove tantôt bluesy, tantôt psychédélique, porté par des riffs délicieusement 70s. À cela s’ajoutent des lignes de basse rampantes, presque cagneuses, dont les réminiscences noise renforcent encore l’identité du groupe. Les amplis Orange crépitent ainsi pendant quarante minutes et on ressort pleinement convaincu par la prestation des Anglais. Le public, venu en nombre sans que la Valley soit pour autant saturée, ne s’y trompe pas et réserve au groupe un accueil chaleureux, même si Baty réclame encore davantage d’enthousiasme. Dont acte. En sept mots : bravo bravo bravo bravo bravo bravo bravo (Bertrand Pinsac)
Contraints de déclarer forfait à la dernière minute en raison d’un problème de tour bus, les Cavalera, qui devaient interpréter Chaos A.D. dans son intégralité, ont été remplacés au pied levé par les Anglais de Guilt Trip. Un choix logique pour un groupe qui avait déjà mis le feu à la Warzone l’an dernier. Changement de scène, changement d’échelle, mais les Mancuniens n’en ont cure. Qu’ils jouent dans un club ou sur une Main Stage, ils affichent la même aisance et la même envie d’en découdre. Et ce n’est certainement pas aujourd’hui qu’ils vont décevoir. Leur hardcore metal, immédiatement identifiable, fait rapidement le bonheur d’un pit où les slams se multiplient. Au menu : mid-tempos groovy, riffs punitifs, harmoniques à foison, appels à la bagarre et harangues fédératrices. Porté par un excellent nouvel album paru début juin, Guilt Trip déroule son savoir-faire en multipliant les clins d’œil au groove metal des années 90, avec une influence majeure évidente : le Machine Head des débuts, auquel le groupe rend d’ailleurs hommage en concluant, comme à son habitude, par une reprise de « Davidian ». Avant ça, les Anglais proposent un set solide mêlant plusieurs morceaux du nouvel album à une large sélection de titres issus de leur remarquable deuxième disque, Severance, généreusement représenté dans la setlist. Sans prétendre révolutionner le genre, Guilt Trip excelle dans un registre où l’efficacité prime sur l’originalité. Il faut dire que le groupe peut compter sur un véritable frontman. Toujours en mouvement, Jay Valentine encourage le public à se lancer dans des two-step qu’il pratique lui-même sur scène, ponctuant régulièrement ses interventions de ses petits pas de danse tournoyants, devenus l’une de ses signatures. Évidemment, on aurait aimé assister à ce grand moment de nostalgie que promettaient les frères Cavalera. Mais le remplacement ne s’est finalement pas fait au rabais. Guilt Trip est un groupe taillé pour la scène, capable de retourner n’importe quel public avide de sensations fortes. Certes, son registre reste relativement balisé et le quintette ne s’écarte jamais de la voie qu’il s’est tracée depuis ses débuts. Mais quand c’est aussi bien fait, difficile de s’en plaindre. Et c’est bien là l’essentiel. (Bertrand Pinsac)
Retour sur la Main Stage, une heure vingt après le très bon concert d’Anthrax, pour accueillir l’autre représentant du Big Four présent cette année avec Megadeth. Sans doute la dernière participation du groupe au Hellfest – la huitième – même si, à en croire les récentes déclarations de Dave Mustaine, sa tournée d’adieu pourrait encore durer quelques années. Rien ne dit donc que le maître du thrash ne reviendra pas un jour fouler les terres clissonnaises. Une chose est sûre, en revanche : Mustaine et ses acolytes ont mis les petits plats dans les grands en proposant un véritable best of, pensé pour combler les fans. La setlist enchaîne les classiques de la grande époque, des débuts jusqu’à Youthanasia, sans oublier quelques extraits du dernier excellent album, histoire d’apporter un peu de fraîcheur, dont « I Don’t Care », présenté par Mustaine avec un amusant « Je m’en fous ! » lancé en français. C’est d’ailleurs avec le missile thrash « Tipping Point », qui ouvre ce dernier disque, que Megadeth investit la scène. Deux choses sautent immédiatement aux oreilles : une qualité de son exceptionnelle, à la fois puissante et limpide, et une précision d’exécution remarquable. Mustaine a toujours su s’entourer de musiciens d’exception et la formation actuelle ne fait pas exception. Si certains regrettent encore le départ de Kiko Loureiro, son remplaçant Teemu Mäntysaari impressionne par sa virtuosité et son aisance, tandis que Dirk Verbeuren livre derrière les fûts une prestation de très haut niveau, propulsant chaque morceau avec une énergie et une précision redoutables. Et quels morceaux ! Comment résister à une setlist offrant cinq extraits de Rust In Peace, dont « Hangar 18 », « Tornado Of Souls » et « Holy Wars… The Punishment Due », mais aussi « Peace Sells », accueilli par une véritable clameur, « Mechanix », « Sweating Bullets », « Symphony Of Destruction », « Countdown To Extinction » ou, bien sûr, « À Tout Le Monde », repris en chœur par l’ensemble du public ? Nous avons même droit, à deux reprises, à l’apparition de Vic Rattlehead, venu taquiner Mustaine sur scène. En une heure quinze, difficile de faire la fine bouche. Megadeth joue clairement la carte du fan service, mais c’est précisément ce que l’on attend d’un groupe de cette trempe dans le cadre d’un festival. On pouvait légitimement s’interroger sur la forme de Mustaine, dont les problèmes de santé – notamment à la main – sont désormais bien connus. Pour compenser, il délègue une bonne partie des solos à Mäntysaari. Vocalement aussi, il ménage ses efforts, comme on avait déjà pu le constater ici même il y a deux ans. Reste que le leader ne cache jamais son plaisir d’être là. À plusieurs reprises, il remercie un public venu en nombre et qui ovationne chaque morceau. Si ce devait être le dernier concert de Megadeth au Hellfest, Mustaine et les siens quitteraient Clisson en laissant une impression extrêmement positive, prouvant qu’après plus de quarante ans de carrière, ils demeurent une référence absolue du metal. Une véritable leçon de heavy thrash. (Bertrand Pinsac)

Cult Of Luna (c) Romain Ballez
Après une demi-heure du concert de Limp Bizkit, trop foutraque et cabotin à notre goût, on quitte Fred Durst et sa clique pour rejoindre la Valley alors que minuit approche. Objectif : retrouver les patrons suédois du post-metal, Cult Of Luna. Ayant assisté à chacune de leurs trois précédentes prestations au Hellfest, on attend une nouvelle fois ce mélange d’intensité et d’immersion dont ils ont le secret. Et c’est peu dire qu’ils vont encore nous administrer une claque magistrale. De celles qui continuent de résonner longtemps après la dernière note. La scénographie reste sobre mais impressionnante, dominée par quatre gigantesques monolithes dressés derrière les deux batteries. Dès les premières mesures de l’hypnotique « Cold Burn », un imposant dispositif de lumières stroboscopiques et de fumigènes enveloppe les musiciens, constamment découpés à contre-jour. L’effet est immédiat. La puissance déployée par le groupe provoque les premiers frissons tandis que les têtes du public se mettent naturellement à battre la mesure. Confiants face à une Valley entièrement acquise à leur cause, les Suédois enchaînent avec « In The Shadow Of Your Shadow », morceau-titre de leur prochain album attendu en fin d’année. Déjà très convaincant en studio, le titre prend ici une ampleur supplémentaire, comme c’est souvent le cas avec un répertoire qui semble avoir été conçu pour la scène. Le jeu quasi tribal des deux batteurs, parfaitement complémentaires, donne à l’ensemble une densité phénoménale. Ce mur du son, compact et écrasant, est régulièrement traversé par des nappes de claviers fascinantes et des lignes de guitare ascensionnelles qui semblent chercher la lumière tandis que la section rythmique s’emploie, elle, à nous plaquer au sol. Cette opposition permanente entre pesanteur et élévation demeure l’une des grandes signatures de Cult Of Luna. Au risque de frustrer les plus anciens fans, le groupe privilégie une nouvelle fois ses albums les plus récents. Un choix qui nous convient parfaitement, d’autant que Vertikal est représenté par deux morceaux, « In Awe Of » et surtout l’immense « I : The Weapon », devenu au fil des années l’un des sommets de chacun de leurs concerts. La maîtrise est totale, le spectacle parfaitement huilé, et cette heure de musique passe à une vitesse folle. On aurait volontiers prolongé encore cette communion entre le groupe et son public. Pas de doute : la politique de la terre brûlée continue de produire son effet. Top 3 de cette édition, sans la moindre hésitation. (Bertrand Pinsac)
À peine le samedi débute-t-il que la Warzone est déjà écrasée par une chaleur suffocante. Le soleil cogne sans relâche, sans empêcher les amateurs de hardcore de répondre présents pour accueillir Combust à 12 h 25. Les New-Yorkais ne mettent pas longtemps à transformer la fosse en véritable champ de bataille. Dès les premiers riffs, le quintette impose un hardcore direct, nerveux et d’une efficacité redoutable. Le son est excellent, l’exécution irréprochable et, malgré une température éprouvante, les premiers mouvements de foule ne tardent pas à embraser la Warzone. Le groupe met naturellement son dernier album, Belly Of The Beast, à l’honneur et démontre toute son expérience de la scène. Peu bavard, ce qui est finalement assez rare dans le hardcore, il préfère laisser parler les morceaux et maintient une intensité constante. « The Knife », extrait d’Another Life, trouve également sa place dans la setlist, mais c’est dès le cinquième titre, « The Truth Hurts », que la fosse explose dans un immense circle pit qui fait visiblement le bonheur des New-Yorkais. L’un des grands moments du concert survient lorsque le chanteur invite la Warzone à reprendre en chœur le déjà incontournable « NYHC ». En quelques secondes, toute l’assistance répond d’une seule voix, dans un bel hommage à l’esprit du hardcore new-yorkais : fraternité, intensité, communion et riffs thrash au service d’une énergie collective. Le final sur « Everyone’s Enemy » pousse encore le curseur un peu plus loin. Dernière montée d’adrénaline, derniers efforts des survivants de la fosse, avant une conclusion saluée par de chaleureux applaudissements. Difficile d’imaginer meilleure entrée en matière pour lancer cette troisième journée. Combust signe une prestation solide, puissante et généreuse, confirmant qu’il compte parmi les groupes les plus prometteurs de la nouvelle génération hardcore. (Pierre-Antoine Riquart)

Combust (c) Romain Ballez
L’arrivée de Gatecreeper donne immédiatement le ton… mais pas celui auquel on s’attend. Les Américains investissent la Main Stage 2 sur les notes de « It’s My Life » de Bon Jovi, clin d’œil aussi inattendu qu’efficace qui fait sourire – et même danser – une partie du public, avant que « Dead Star » ne ramène brutalement tout le monde à un death metal mid-tempo d’une redoutable efficacité. Le groupe affiche d’emblée cette attitude typiquement américaine, à la fois conquérante et décomplexée. Chase Mason mène ses troupes avec assurance, arborant un débardeur Paradise Lost qui ne laisse guère planer de doute quant à ses influences. Le principal bémol vient du son. Très brouillon durant les premiers morceaux, le mix noie les harmonies et transforme le début du concert en une véritable bouillie sonore. Heureusement, les réglages s’améliorent progressivement et permettent enfin aux compositions de retrouver tout leur relief. Pendant ce temps, la sécurité arrose généreusement les premiers rangs à grands coups de lances à eau, une initiative particulièrement bienvenue sous un soleil toujours aussi écrasant. Les gerbes d’eau répondent aux nombreuses flammes qui ponctuent le concert et renforcent l’impression d’assister à un véritable show à l’américaine. Si seuls les fans les plus fidèles occupent les premiers rangs au début du set, la curiosité attire peu à peu de nouveaux spectateurs. À mesure que les morceaux s’enchaînent, la Main Stage 2 se remplit, les têtes se mettent à battre la mesure et les applaudissements gagnent en intensité. Lorsque retentit « The Black Curtain », impossible de ne pas repenser à l’admiration que le groupe voue à Paradise Lost. Sans surprise, Dark Superstition est l’album le plus représenté, mais Gatecreeper n’oublie ni son superbe Deserted, avec « From The Ashes » et « Barbaric Pleasures », ni Sonoran Depravation, dont « Flamethrower » vient conclure le concert. Lorsque les Américains quittent la scène, les sourires sont aussi nombreux dans le public que sur les visages des musiciens. Parti devant une assistance clairsemée et handicapé par un son hésitant, Gatecreeper finit par conquérir la Main Stage 2 grâce à une prestation généreuse, énergique et particulièrement convaincante. (Pierre-Antoine Riquart)

Kublai Khan TX (c) Romain Ballez
Il existe des groupes dont la musique ne cherche ni à surprendre ni à impressionner par sa technicité. Kublai Khan TX appartient à cette catégorie. Les Texans bâtissent leurs morceaux autour d’une recette d’une simplicité désarmante : riffs massifs, breakdowns à répétition, rythmiques écrasantes et un Matt Honeycutt qui, avec sa carrure de GI Joe et son chant éructé, semble passer l’intégralité du concert à hurler au visage du public. Artistiquement, difficile de faire plus primaire. Scéniquement, en revanche, c’est d’une efficacité absolument dévastatrice. Dès les premières notes de « Darwinism », la Warzone se transforme en un gigantesque exutoire. Sans doute le plus impressionnant pit observé du week-end, voire de toute l’histoire de cette scène. Circle pits et slams s’enchaînent sans interruption, débordant largement de la fosse pour remonter jusque dans la pente menant à la Valley. Une véritable marée humaine emportée par des breakdowns qui déclenchent systématiquement une nouvelle explosion de violence collective. Kublai Khan TX, c’est presque le degré zéro de la composition musicale : peu de nuances, peu de recherche, aucune volonté de sophistication. Et c’est précisément cette frontalité qui fait mouche. Dans une époque saturée de tensions et de sollicitations permanentes, cette musique agit comme une gigantesque soupape de décompression. Pendant une heure, plus rien n’existe en dehors du riff suivant et du prochain breakdown. Le quotidien disparaît. Il ne reste que le plaisir simple et viscéral de participer à cette déferlante. L’attente est immense avant « Theory Of Mind ». Dès que retentit le désormais célèbre « monkey see, monkey do », la Warzone explose une ultime fois dans un chaos aussi jubilatoire que parfaitement maîtrisé. Un final monumental qui vient conclure, sans contestation possible, le meilleur concert donné sur cette scène durant tout le Hellfest. (Pierre-Antoine Riquart)
Avec Limp Bizkit, impossible de rester neutre. On adhère totalement au spectacle ou on décroche très vite. Car plus qu’un simple concert, Fred Durst et Wes Borland proposent un immense show où la musique côtoie en permanence l’autodérision, l’improvisation et le troll assumé. Ici, les morceaux ne sont qu’une partie du spectacle. Le reste se joue dans les interventions du frontman, les détours improbables et cette capacité unique à ne jamais se prendre au sérieux tout en maîtrisant parfaitement son sujet. Affublé d’une perruque blanche qui lui donne de véritables « dad vibes », Fred Durst multiplie les apartés tandis que les paroles des morceaux défilent sur les écrans géants, transformant la Main Stage en un immense karaoké à ciel ouvert. Les interludes sont nombreux, parfois franchement interminables, au point de frustrer ceux qui attendent simplement un enchaînement de tubes. Pourtant, le public reste suspendu à chacun de ses délires, répond à ses sollicitations et s’amuse de ses provocations gentiment absurdes. L’une des plus réussies voit une image générée par intelligence artificielle montrer les membres de Metallica observant, médusés, la prestation de Limp Bizkit. Une séquence parfaitement dans l’esprit du groupe. Musicalement, en revanche, la machine tourne à plein régime. Dès les premières notes de « Break Stuff », la Main Stage explose. « Faith », la reprise de George Michael devenue un classique du répertoire, fonctionne toujours aussi bien, tandis que « My Generation » ramène instantanément une partie du public à ses 17 ans. L’effet nostalgique est immédiat. « Take A Look Around » fait rugir la foule grâce à son thème inspiré de Mission : Impossible, Fred Durst n’oubliant pas, au passage, de remercier Tom Cruise. Puis viennent « Nookie », « Rollin’ » et surtout une énorme version de « Full Nelson », sans doute l’un des sommets du concert. À perte de vue, le Hellfest chante, saute et accompagne le groupe avec une ferveur impressionnante. Le groupe sait aussi lever le pied lorsque le moment l’exige. « Behind Blue Eyes » est ainsi dédiée avec émotion à Sam Rivers, bassiste historique disparu moins d’un an plus tôt et remplacé sur cette tournée par Richie « Kid Not » Buxton. Pendant quelques minutes, les plaisanteries s’effacent au profit d’un hommage sincère, avant que la fête ne reprenne de plus belle. Et puis arrive le dernier troll. Alors que tout le monde pense le concert terminé, Limp Bizkit revient pour… rejouer « Break Stuff ». Une conclusion aussi absurde que jubilatoire, fidèle à un groupe qui a fait de l’autodérision sa marque de fabrique. Génial pour les uns, insupportable pour les autres, Limp Bizkit ne cherche jamais le consensus. Une chose est sûre : personne ne quitte la Main Stage avec le sentiment d’avoir assisté à une prestation ordinaire. (Pierre-Antoine Riquart)






