[Report] Roadburn 2026 part.2 (Tilburg,18 & 19 avril)

Samedi 18 avril :

Après un premier concert plein de promesses la veille, le quintet japonais Heaven In Her Arms revient pour un set consacré en grande partie aux morceaux de son prochain album, The End of Purification, attendu neuf ans après White Halo. Comme la veille, les premières minutes sont malheureusement plombées par un son calamiteux, heureusement corrigé beaucoup plus rapidement. Musicalement, ces nouvelles compositions s’inscrivent dans la continuité de qu’à produit le groupe jusqu’alors : un screamo porté par trois guitares, constamment enrichi de leads aux accents néoclassiques, une approche qui reste, sauf erreur, quasiment inédite dans le genre. Plus en confiance, plus rodés et visiblement plus à l’aise que vingt-quatre heures auparavant, les musiciens livrent une prestation d’une puissance et d’une maîtrise impressionnantes. On s’interrogera simplement sur un choix de production : l’apparition, sur un morceau, de voix féminines harmonisées samplées qui évoquent davantage un générique d’anime qu’un climax émotionnel. Bonne idée ou fausse piste ? Chacun pourra en juger à la sortie de l’album.

OtayOnii (c) Peter Troest

L’équipe du Roadburn ne s’en est jamais cachée : depuis des années, l’une de ses principales sources d’inspiration est le festival Le Guess Who?, devenu une référence grâce à sa programmation aventureuse et la qualité de ses salles. (organisé à Utrecht depuis 2007, il a notamment confié sa programmation à Sunn O))), The Bug, Moor Mother ou encore Michael Gira de Swans.) C’est dans cette logique que le Roadburn a invité l’artiste chinoise Lane Shi, alias otay:onii (diplômée du prestigieux Berklee College of Music), en résidence sur trois éditions du festival à partir de 2025. Cette année, cette collaboration prenait la forme de Moonstruck Old Tales, un spectacle revisitant six chansons chinoises qui ont marqué sa génération. Fidèle à son souci du détail, le festival distribuait d’ailleurs un livret expliquant le contexte et les intentions derrière chacune de ces reprises. Lane apparaît vêtue d’un costume spectaculaire, un imposant keytar en bandoulière, entourée de trois musiciens (guitare, batterie et électronique). Décrire sa musique relève presque de l’impossible : post-rock, post-metal, noise, drone… On pense par moments à Kayo Dot tant les frontières stylistiques s’effacent au profit d’un langage singulier. Le tout est sublimé par de magnifiques projections vidéo et une imposante lune en sucre suspendue au-dessus de la scène. Les compositions gravitent autour de la voix de Lane, aussi convaincante en chant clair qu’en hurlements, lorsqu’elle ne délaisse pas son keytar pour un hulusi, flûte traditionnelle de la culture Dai. Point culminant du concert, une séquence noise la voit s’élever dans les airs grâce à un harnais pour évoluer autour de la sculpture lunaire dans une chorégraphie aussi étrange qu’hypnotique. Une performance unique, fascinante, portée par une artiste dont la créativité semble sans limite. Espérons désormais que ces arrangements inédits connaissent un jour une sortie discographique.

Depuis plusieurs années, le Roadburn réserve certains créneaux à des concerts secrets, annoncés uniquement le jour même. Une initiative dont on peut néanmoins questionner la pertinence : elle surcharge un planning déjà particulièrement dense – avec parfois trois ou quatre groupes qui jouent simultanément – tout en excluant les festivaliers qui ne consultent pas en permanence les réseaux sociaux du festival. En l’occurrence, l’annonce d’un concert surprise d’Agriculture au Hall Of Fame tombait à point nommé, d’autant que leur prestation sur la Main Stage chevauchait celle de Heaven In Her Arms. Le groupe ouvre son set sur « Tempest » de Bob Dylan, issu de l’album du même nom. Dan Meyer (chant, guitare) plaisante en expliquant avoir imposé ce à ses camarades pendant toute la tournée, malgré le peu d’intérêt qu’il suscite généralement parce qu’il s’agit d’un Dylan « récent » (2012). Une remarque à laquelle la rédaction – et probablement une partie du lectorat de new Noise – ne pourra qu’être sensible. Le quatuor profite de ce cadre plus intime pour dévoiler un morceau inédit, interprété en public pour la première fois : un beau cadeau réservé aux personnes présentes. On y retrouve immédiatement la signature d’Agriculture, entre riffs post-black metal lumineux et chant clair très marqué par la folk, rendant d’ailleurs ce choix d’introduction particulièrement cohérent. Cette fois, le son – du moins au milieu de la salle – est nettement meilleur que la veille et permet d’apprécier pleinement la précision d’un groupe au sommet de sa forme. Mention spéciale au guitariste Richard Chowenhill, dont les interventions virtuoses et les extravagances rappellent parfois Bumblefoot. Autre bonne surprise : Agriculture choisit de ne jouer qu’un seul morceau de The Spiritual Sound, proposant ainsi une setlist presque entièrement différente de celle de la veille, à l’exception de ce « Bodhidharma ». Une attention particulièrement appréciable dans un festival où une partie du public assiste à plusieurs concerts des mêmes groupes. Quarante-cinq minutes parfaitement maîtrisées, qui donnent déjà envie de découvrir la prochaine étape de l’évolution des Californiens.

Inter Arma (c) Paul Verhagen

Après avoir assisté à quelques minutes du concert de Heath – formation de rock progressif très marquée années 1970, aux compositions solides mais relativement classiques, relevées par quelques interventions à l’harmonica –, nous restons du côté du Skate Park : un nouveau concert secret vient d’être annoncé. Cette fois, Inter Arma interprète intégralement Sky Burial, album devenu au fil des ans une véritable référence de l’underground depuis sa sortie en 2013. On retombe malheureusement dans les travers déjà évoqués concernant les concerts surprises du Roadburn. Plus encore, ce choix laisse perplexe. Un événement aussi exclusif – un album culte joué dans son intégralité par un groupe aussi apprécié – méritait sans doute mieux qu’une petite scène installée dans un skatepark, à l’acoustique loin d’être idéale. D’autant qu’Inter Arma doit déjà interpréter The Cavern dans son intégralité le lendemain sur la Main Stage. On imagine sans peine que certains fans auraient fait le déplacement spécialement pour Sky Burial si le concert avait été annoncé en amont, tandis que d’autres festivaliers l’ont tout simplement raté faute d’avoir consulté les réseaux sociaux du festival dans la journée. Au vu de l’affluence relativement modeste, c’est manifestement ce qui s’est produit. Tout cela pour créer un effet de surprise éphémère le temps d’un week-end ? Chacun appréciera. Le concert débute sur une touche d’humour, Mike Paparo lançant au public : « Bonsoir, nous sommes un groupe de reprises d’Inter Arma et ce soir nous allons jouer leur album Sky Burial ! » S’il fallait résumer grossièrement Sky Burial, on pourrait le rapprocher de Dopesmoker de Sleep : une longue odyssée lourde et hypnotique, fondée sur la répétition de motifs destinés à être absorbés d’une seule traite. À ceci près qu’Inter Arma y injecte tout son ADN, mêlant sludge, rock progressif et riffs évoquant parfois le Morbid Angel le plus cosmique, comme une gigantesque cérémonie funéraire dédiée à un shoggoth. Certaines montées percussives rappellent également Through Silver In Blood de Neurosis, autre influence fondamentale du groupe. Alors que le Skate Park a souvent souffert d’un son très inégal durant le festival, Inter Arma semble avoir parfaitement anticipé les contraintes du lieu. Le mix est enfin à la hauteur, permettant d’apprécier pleinement les riffs pachydermiques de Steven Russell et Trey Dalton, mais aussi les longues respirations atmosphériques, qui ne ressemblent jamais à de simples temps morts. Avec le recul, une seule chose manque réellement à cette prestation : une création visuelle à la hauteur du concept, pourquoi pas des images évoquant les véritables rites funéraires célestes dont l’album tire son nom. Une fois encore, difficile de ne pas regretter le choix de cette scène. Espérons au moins que cette performance connaîtra un jour une sortie officielle.

Oathbreaker (c) Amélie Jouchoux

Place ensuite à l’un des événements les plus attendus du week-end : le retour d’Oathbreaker. Devenu quasiment mythique depuis ses derniers concerts en 2017 – avant une séparation officialisée en 2020 –, le quatuor belge bénéficie aujourd’hui d’une aura encore renforcée par l’engouement grandissant autour des groupes de la Church Of Ra. Ironiquement, malgré un contexte radicalement différent, la setlist rappelle fortement celle de leur dernier passage au Roadburn il y a neuf ans. Cette fois, Rheia est interprété dans son intégralité devant une grande salle du 013 bondée, là où le groupe évoluait encore dans une relative confidentialité lors de sa précédente venue. Dès les premières secondes, un détail saute aux yeux : Caro Tanghe occupe désormais le centre absolu de la mise en scène. Baignée dans les projecteurs, vêtue d’une longue robe rouge écarlate dont les pans flottent sous l’effet des ventilateurs, elle évoque presque un personnage de jeu vidéo surgissant lors d’un combat final. On est loin des tenues beaucoup plus neutres qu’elle arborait autrefois. Simple envie de renouveler l’esthétique du groupe ou manière de symboliser cette reformation ? Il faudra attendre la suite pour le savoir. Musicalement, en revanche, aucune interrogation : tout est parfaitement exécuté. À l’exception de quelques rares approximations vocales de Caro, dont le charisme demeure intact, la prestation tutoie l’irréprochable. Le son, d’une précision chirurgicale, magnifie les compositions de Rheia et profite pleinement de la puissance légendaire du système de diffusion du 013. En réécoutant l’album dans ces conditions, on réalise aussi à quel point Oathbreaker appliquait déjà, en 2016, nombre des codes qui allaient devenir ceux du blackgaze. Ce qui permet encore aujourd’hui à Rheia de conserver sa singularité tient surtout à l’approche vocale de Tanghe, notamment ses interventions en chant clair, qui donnent une identité immédiatement reconnaissable à des morceaux comme « Immortals » ou « Needles In Your Skin », ce dernier renouant davantage avec la violence des débuts du groupe. En revanche, à partir de « I’m Sorry, This Is », le disque perd sensiblement en intensité à nos oreilles. Une baisse de régime qui nous pousse à quitter discrètement la salle pour rejoindre le Skate Park et le concert de Portrayal Of Guilt. Reste une certitude : Oathbreaker a laissé entendre que de nouvelles compositions étaient en préparation. Il sera passionnant de découvrir la direction qu’empruntera le groupe après une si longue absence.

Dès le début du concert de Portrayal Of Guilt, les premiers slams apparaissent dans la fosse – une scène finalement assez rare au Roadburn. À elle seule, cette image résume la prestation du trio texan : tendue, lourde, d’une violence sèche et exécutée avec une précision chirurgicale. Alors que le concert de la veille au Terminal faisait la part belle à … Beginning Of The End avec trois nouveaux morceaux, le groupe choisit cette fois de ne pas en jouer un seul. Un choix qui ne change absolument rien à l’efficacité de la démonstration. Pendant une quarantaine de minutes, Portrayal Of Guilt enchaîne seize morceaux sans le moindre temps mort, privilégiant ses compositions les plus lentes et les plus écrasantes. Le son, étonnamment massif et parfaitement défini pour le Skate Park, permet à chaque riff de frapper avec une puissance redoutable. Cette prestation confirme une impression déjà ressentie après leur remarquable passage au Rock In Bourlon en 2022 : Portrayal Of Guilt est avant tout un groupe de scène. Toute la tension, la brutalité contenue et l’impact physique qui émanent de ses concerts peinent encore à être totalement captés sur disque. Il leur manque peut-être simplement le producteur capable de retranscrire cette violence avec la même intensité – un Kurt Ballou, par exemple, semblerait tout indiqué. Dernière image marquante : un spectateur lancé en slam se retrouve littéralement « piloté » par les premiers rangs, déplacé dans tous les sens comme un bâton de majorette avant de retrouver la terre ferme. Une conclusion aussi absurde que réjouissante à un concert qui, si l’on en croit également les excellents retours de la veille, permet à Portrayal Of Guilt de réussir un véritable sans-faute au Roadburn. S’il fallait encore une preuve que le trio figure désormais parmi les groupes les plus impressionnants à voir en concert, la voilà.

Slift (c) Niels Vinck

Pour conclure cette deuxième journée, direction la grande salle du 013, prise d’assaut pour accueillir Slift. En quelques années, le trio toulousain est devenu l’un des nouveaux porte-étendards du rock psychédélique et stoner français, au point de rejoindre le prestigieux catalogue de Sub Pop. Avouons que leurs albums ne nous ont jamais totalement emporté comme ils semblent l’avoir fait auprès d’une grande partie du public. En revanche, sur scène, difficile de leur trouver le moindre défaut. Leur formule guitare-basse-batterie fonctionne à merveille, chacun des trois musiciens occupant un rôle parfaitement équilibré dans l’architecture des morceaux. Le batteur multiplie les fills inspirés, tandis que plusieurs séquences aux claviers analogiques viennent enrichir l’ensemble, convoquant aussi bien le mythique « On The Run » de Pink Floyd que les longues dérives cosmiques de Tangerine Dream. À cette maîtrise instrumentale s’ajoute un remarquable travail visuel. Le light show, associé aux projections monumentales sur l’écran du 013, évoque tour à tour l’univers graphique de Philippe Druillet, les visions futuristes de Katsuhiro Otomo ou encore l’imagerie cosmique de la pochette d’Ummon. L’immersion est totale. La setlist s’articule principalement autour de Fantasia, pas encore paru à ce moment-là. Loin de dérouter le public, ces nouveaux morceaux sont accueillis avec un enthousiasme évident. Il faut dire que, comme souvent au Roadburn, le son est exemplaire : chaque instrument trouve naturellement sa place, la basse restant parfaitement audible même lorsque les murs de guitare atteignent leur pleine puissance. Nous étions arrivés à ce concert complètement épuisés. Nous en ressortons regonflés à bloc, prêts à terminer la soirée au karaoké animé par Patrick Walker (Warning, 40 Watt Sun), où résonnent aussi bien Wham! que Madonna. Décidément, il n’y a bien qu’au Roadburn que l’on peut passer d’un voyage cosmique signé Slift à une reprise collective de « Wake Me Up Before You Go-Go ».

Dimanche 19 avril :

Krallice (c) Niels Vinck

La journée débute en douceur avec Krallice, venu présenter la facette la plus récente de son œuvre, nettement plus atmosphérique et tournée vers les synthétiseurs que son black metal labyrinthique des débuts. La disposition sur scène en dit déjà long : Colin Marston tourne le dos au public, absorbé par une véritable forteresse de synthétiseurs analogiques. Nicholas McMaster a délaissé sa basse pour une guitare, tandis que Mick Barr manie un étonnant instrument sans tête, équipé d’un système lui permettant de produire des textures proches des claviers. Le quatuor tisse une musique essentiellement instrumentale, faite de nappes, de dissonances et de longues montées hypnotiques. Certaines séquences évoquent la bande originale de Crash composée par Howard Shore, d’autres rappellent immédiatement les explorations de Kayo Dot ou encore le Blood Incantation de Timewave Zero. Un passage batterie-claviers, particulièrement lumineux, tranche même avec la froideur habituellement associée à Krallice. Ce caractère contemplatif fait presque regretter que le concert ne se déroule pas sur la Main Stage, dont la configuration assise se prête davantage à ce type d’expérience immersive. Le final, « Porous Resonance Abyss, Pt. IV », renoue toutefois avec le black metal protéiforme du groupe, multipliant les changements de direction sans jamais perdre sa cohérence. Cette ultime prestation conclut brillamment la résidence de Krallice au Roadburn et donne déjà envie de retrouver les New-Yorkais lors de leur prochaine tournée européenne.

Après leur remarquable interprétation de Sky Burial la veille, Inter Arma revient, cette fois sur la Main Stage, pour un autre événement exceptionnel : la toute première exécution intégrale de The Cavern, cette longue pièce de 45 minutes qui occupe à elle seule tout l’EP paru en 2022. Les Américains ont manifestement voulu rendre justice au disque dans les moindres détails. Une violoniste, également chargée de certaines parties vocales, rejoint le groupe, tandis que les claviers et le thérémine sont eux aussi de la partie afin de reproduire l’intégralité des arrangements, sans recourir abusivement aux bandes préenregistrées. Une démarche suffisamment rare aujourd’hui pour être saluée. Sans surprise, les conditions sont incomparables avec celles du Skate Park. Le système de diffusion du 013 permet de distinguer chaque instrument avec une clarté remarquable, même si le violon disparaît parfois sous les déferlantes de guitares. Le groupe livre une interprétation quasiment note pour note de l’œuvre originale, mettant en valeur la fluidité avec laquelle les différentes sections s’enchaînent au fil de cette lente ascension. Le passage chanté par la violoniste constitue l’un des sommets du concert, offrant une respiration bienvenue au milieu de cette immense masse sonore située quelque part entre les Melvins, Morbid Angel et Neurosis. Si l’on devait formuler un seul reproche, ce serait finalement la frustration de voir cette odyssée s’achever au bout de trois quart d’heure. On en aurait volontiers repris davantage. Il ne reste plus qu’à espérer qu’Inter Arma revienne un jour au Roadburn pour offrir le même traitement à Sulphur English ou Paradise Gallows.

Warning (c) Peter Troest

L’annonce d’un nouvel album de Warning a constitué l’une des grandes nouvelles de l’année pour les amateurs de doom mélancolique. Vingt ans après Watching From A Distance, devenu un véritable monument du genre, Patrick Walker et ses compagnons étaient attendus avec une impatience difficile à exagérer. Pendant que les musiciens accordent leurs instruments, Walker détend l’atmosphère avec son humour pince-sans-rire en présentant Warning comme « les porte-parole des gens malheureux ». Le premier morceau, « Stations », dissipe immédiatement les doutes. Musicalement, Warning semble avoir repris exactement là où il s’était arrêté : riffs d’une lenteur écrasante, arpèges profondément mélancoliques et chant déchirant. On pourrait presque décrire le groupe comme une version encore plus dépressive de Candlemass. Sur le plan de l’exécution, difficile de trouver quoi que ce soit à redire. Les musiciens sont impeccables, le son est massif sans jamais perdre en lisibilité, et Patrick Walker se montre vocalement irréprochable malgré une nuit, de son propre aveu, bien trop courte après avoir animé très très tard le karaoké du festival. Celui-ci semble d’ailleurs avoir laissé des traces : à plusieurs reprises, le groupe invite le public à reprendre les refrains à l’unisson, créant de beaux moments de communion. Pour autant, aussi irréprochable soit-elle, cette proposition reste profondément clivante : ce doom lent, introspectif et entièrement tourné vers la mélancolie exige un état d’esprit particulier. On ressort donc avec un respect intact pour Warning et pour la qualité de cette prestation, tout en réalisant que cette musique ne nous touche pas autant qu’elle semble bouleverser une bonne partie de la salle. Dès lors, difficile de rester devant la Main Stage alors que d’autres concerts nous attendent ailleurs sur le site.

Nous n’arrivons malheureusement qu’au milieu du concert de Street Sects, juste à temps pour assister aux derniers morceaux du duo texan. Pour l’occasion, Leo Ashline et Shaun Ringsmuth ont invité leur ami Matt King (Portrayal Of Guilt), venu épaissir les compositions à la guitare. Ici, pourtant, l’instrument ne joue qu’un rôle secondaire. La véritable lourdeur provient des nappes électroniques, des claviers et de la boîte à rythmes, qui écrasent l’espace sonore bien davantage que les riffs. Le résultat est d’une efficacité redoutable : des morceaux courts, directs, agressifs et immédiatement mémorables, portés par les hurlements habités d’Ashline. À peine le temps de se laisser happer que le concert touche déjà à sa fin. On regrette d’autant plus d’avoir manqué leur autre prestation du week-end, consacrée à Street Sex, projet parallèle auquel le duo a donné naissance en 2025 parallèlement à la poursuite de Street Sects.

Boris (c) Amélie Jouchoux

Comme beaucoup de groupes dont l’identité repose autant sur le volume que sur la texture, Boris peut voir une partie de sa magie s’évaporer lorsque le son n’est pas irréprochable. Un rapide coup d’œil vers la régie confirme une première déception : Chris Fullard, l’ingénieur du son qui accompagne régulièrement le trio japonais – et que l’on connaît également pour son travail avec Sunn O))), Goatsnake, Idles ou Ulver – est absent. Est-ce lié ? Toujours est-il que la prestation manque d’ampleur. Le son paraît étonnamment sage pour Boris, particulièrement sur une Main Stage du Roadburn qui nous avait habitués à des murs de décibels autrement plus impressionnants. La frustration est d’autant plus grande que la setlist s’annonce passionnante. Le groupe ouvre avec un medley de Feedbacker, où Wata et Takeshi se relaient entre lignes mélodiques et gigantesques nappes de fuzz, démontrant une fois encore leur science des textures. Vient ensuite « Rainbow », extrait de leur collaboration avec Michio Kurihara, magnifique parenthèse psychédélique portée par la voix fragile de Wata et ses arpèges en son clair. Pourtant, plus d’une demi-heure s’est déjà écoulée sans qu’une seule note de Flood n’ait retenti, alors même que ce concert est censé célébrer cet album. Finalement, Boris conclut avec les deuxième et troisième mouvements de cette œuvre monumentale. On y retrouve enfin tout ce qui fait la grandeur du groupe : le solo bouleversant de Wata, les lentes montées en tension, puis cet immense climax noyé dans les larsens, amplificateurs poussés jusqu’à leurs derniers retranchements. Au final, difficile de parler de déception tant Boris demeure Boris. Mais au regard de la réputation du trio et de ce dont il est capable dans les meilleures conditions, cette prestation laisse malgré tout un léger goût d’inachevé. Les plus fidèles pourront toutefois se rattraper dès cet automne avec une tournée consacrée à Pink.

L’une des grandes qualités du Roadburn est de ne jamais se limiter à son propre univers. Ses programmateurs arpentent sans cesse d’autres festivals, notamment aux Pays-Bas, à la recherche de groupes encore méconnus capables de surprendre leur public. Nous avions déjà découvert ECHT! au Complexity Fest 2025 à Haarlem, où le quatuor bruxellois avait laissé entrevoir un potentiel considérable. Cette nouvelle prestation ne fait que confirmer cette première impression. Entièrement instrumental, Echt! développe un mélange aussi improbable qu’addictif de math rock, d’électronique héritée de Warp Records, de jazz fusion et de hip-hop. Une équation qui ne fonctionnerait pas sans des musiciens d’un niveau technique impressionnant, à commencer par un batteur littéralement phénoménal. Le guitariste, lui, transforme constamment son instrument, multipliant les traitements jusqu’à le rendre parfois méconnaissable. Le concert agit comme une véritable injection d’adrénaline. Malgré les quatre jours de festival déjà dans les jambes, la Next Stage reste captivée du début à la fin, incapable de résister à cette énergie communicative. Après leur passage au Complexity Fest, le doute n’est désormais plus permis : ECHT! est l’un des groupes européens les plus enthousiasmants de sa génération et mérite très largement de sortir de la confidentialité dans laquelle il évolue encore (cf. interview dans new Noise 76).

Jeudi 16 & vendredi 17 avril

Ce report est dédié à la mémoire de Shiran Kaïdine (Year Of No Light, Faucheuse, Monarch!, Gasmask Terrör…), disparu le 17 avril 2026 après de longs mois de lutte contre le cancer.

Rest in riffs.