[Report] Roadburn 2026 part.1 (Tilburg,16 & 17 avril)

Nous voici donc au Roadburn Festival 2026, événement initialement focalisé doom/stoner qui a désormais achevé sa mue en véritable défricheur de talents, tous genres confondus. Ne m’y étant pas rendu depuis 2019, il s’agira ici, au-delà des performances, de mesurer ce qui a évolué en sept ans et de restituer l’expérience globale côté festivalier.

Par Antoine Duprez

Warm-up:

Comme chaque année, un warm-up précède l’ouverture officielle. À la Next Stage (NdR : nouveau nom de la Green Room), on retrouvait The Bird Experience, Bad Breeding et Crippling Alcoholism. Ces derniers ouvrant la journée du lendemain à la Koepelhal, l’occasion était trop belle de s’épargner un concert le jeudi, optimisation de planning oblige. Début annoncé à 21 h 30 : en arrivant pile à l’heure, on tombe évidemment dans la première – et loin d’être la dernière – file d’attente du festival. Dix bonnes minutes pour accéder à une Next Stage pleine à craquer. Rien d’étonnant : une large partie du public est déjà sur place, et la salle apparaît clairement sous-dimensionnée pour l’événement. Ouvrir la Koepelhal aurait sans doute été plus pertinent, mais les contraintes budgétaires ont probablement pesé. Le fait que cette soirée soit accessible au public extérieur, et pas uniquement aux détenteurs de pass, n’a évidemment rien arrangé. Le groupe de Boston se présente comme un mélange de noise rock et de goth, mais sur scène, l’éventail s’avère bien plus large, presque insaisissable. Certains passages évoquent frontalement Korn, avec ces riffs syncopés et largement détunés. Le clavier occupe une place centrale, oscillant entre nappes bruitistes et mélodies évoquant Koji Kondo, quand ce ne sont pas des interludes rappelant Vangelis ou Goblin. L’élément le plus clivant reste sans doute la voix : très grave, tour à tour crooner désabusé et débit plus directement influencé par le hip-hop. Par moments, l’alchimie fonctionne pleinement ; ailleurs, le chant semble se greffer de façon plus artificielle sur un instrumental pourtant solide. Quoi qu’il en soit, la prestation attise suffisamment la curiosité pour donner envie de creuser leurs disques.

Jeudi 16 avril

Krallice (c) Amélie Jouchoux/@ameliejouchoux

La journée s’ouvre sur un mets de choix, d’autant plus rare que le groupe n’a joué qu’une seule fois en Europe jusqu’ici (NdR : au défunt Incubate Festival en 2014) : Krallice. Le quatuor propose ici de nouvelles compositions inédites, commandées par le Roadburn, et destinées – logiquement – à une future sortie discographique. L’idée de placer Krallice en résidence sur trois jours relève du coup de maître : au-delà de leur talent de musiciens et de compositeurs, c’est surtout la richesse et la diversité de leur catalogue qui justifient ce dispositif. Un seul concert n’aurait clairement pas suffi. Le set démarre sur un registre très riffu, avec de nombreuses lignes harmonisées rappelant Years Past Matter et, plus largement, cette période du groupe. Certaines séquences évoquent Voivod avec une approche à deux guitares, d’autres font surgir des réminiscences de Morbid Angel. Sur l’un des morceaux, Colin Marston (guitare, également bassiste chez Gorguts) pose un growl chargé d’effets, lui conférant une dimension quasi lovecraftienne. Chaque musicien maîtrise parfaitement son terrain, et l’ensemble débouche sur une performance dévastatrice, où chaque titre recèle son lot de bifurcations, d’idées tordues et de dynamiques narratives. Les guitares acérées côtoient des passages en son clair, à mi-chemin entre post-punk et progressif. L’heure de set file à toute vitesse, mais Mick Barr (chant/guitare) annonce un ultime morceau, dix minutes supplémentaires que personne ne songera à refuser au vu de la qualité proposée. Reste désormais à voir ce que donnera l’album à venir, qui semble amorcer un certain retour aux sources pour le quatuor américain.

Avec ce « retard » finalement bienvenu de Krallice, on a tout juste le temps d’attraper la fin du set de Pain Magazine, projet electro-indus réunissant des membres de Birds In Row et le duo Maelstrom & Louisahhh (soit Louisa Pillot au chant et Mael Péneau aux synthés). Ici, pas de basse : les fréquences graves sont assurées par les synthés, à la manière de The Doors. Le groupe alterne morceaux accrocheurs et séquences plus lentes, portées par les guitares claires de Bart Balboa et Quentin Sauvé, où les voix masculine et féminine s’entrelacent avec justesse. On reconnaît, par touches, certains réflexes d’écriture propres à Birds In Row dans le riffing, et, très honnêtement, on aurait aimé que le set s’étire davantage. Espérons pouvoir les revoir rapidement, car le contraste reste saisissant : Birds In Row bénéficie aujourd’hui d’une solide reconnaissance internationale, et pourtant plusieurs dates de la tournée de Pain Magazine ont été annulées faute de préventes. Difficile à comprendre tant l’album se révèle convaincant. La réception du public du Roadburn, dans un Terminal comble, en apporte en tout cas une confirmation éclatante.

Pain Magazine (c) Amélie Jouchoux/@ameliejouchoux

Sur recommandation d’autres roadburners, direction l’Engine Room pour découvrir Habak, formation mexicaine naviguant entre screamo et post-metal. Les longues plages lentes et instrumentales fonctionnent particulièrement bien, installant d’emblée une atmosphère immersive, parfois proche d’envy. En revanche, les passages plus rapides et agressifs peinent davantage à convaincre, en partie à cause d’un son manquant de précision. Si la chanteuse Alejandra impose une présence scénique évidente, le traitement de sa voix pose question : perçue comme très compressée, presque aboyée, elle perd en nuances et finit par uniformiser l’ensemble. Sur l’unique passage en chant clair, celle-ci est même inaudible. À deux reprises, l’un des guitaristes semble en outre désaccordé, ce qui vient perturber la dynamique que le groupe tentait d’installer. C’est d’autant plus regrettable que le potentiel de composition apparaît réel — de quoi donner envie d’aller vérifier cela sur disque. À noter enfin que les retours concernant le son de l’Engine Room restent globalement mitigés : une partie de ces approximations ne relève peut-être pas uniquement du groupe.

Toujours déterminé à offrir toujours plus – quitte à frôler la saturation – le Roadburn Festival a mis en place l’Offroad, un programme parallèle permettant de découvrir la ville de Tilburg à travers diverses activités, restaurants et concerts spéciaux tout au long du week-end. C’est dans ce cadre que se produit Het Concreet, à l’église Saint-Joseph de Tilburg. Le trio y propose un hommage à La Monte Young, figure pionnière de la musique minimaliste. Pendant près de trois heures, la formation interprète « Composition 1960 #7 », construite autour de deux notes tenues en drone, déployées à l’harmonium, à la pedal steel, à la guitare électrique et au violoncelle. Une parenthèse presque méditative, bienvenue après avoir entrevu les sets du rappeur billy woods – intéressant mais trop abstrait – puis d’Ufomammut, avec un ratio de riffs de qualité trop bas. De quoi reprendre son souffle avant le véritable plat de résistance de la soirée : le set « early years » de Cult Of Luna.

Cult Of Luna (c) Amélie Jouchoux/@ameliejouchoux

Ce concert de Cult Of Luna attisait une forte attente, notamment par la promesse d’entendre des morceaux délaissés depuis longtemps voire jamais joués sur scène. Le groupe ouvre avec un classique attendu, « Finland », et affiche d’emblée les crocs. Le son se montre massif, tranchant, malgré une configuration à deux guitares au lieu des trois habituelles sur scène. C’est d’ailleurs sur ce morceau que l’absence d’une troisième guitare se fait le plus sentir, notamment pour restituer pleinement les différentes strates de la version studio. Les deux batteurs, Thomas Hedlund et Christian Augustin (musicien de session remplaçant Magnus Lindberg), prennent certaines libertés avec les tempos originaux, ralentissant certains passages pour mieux relancer la machine ailleurs — un choix qui s’avère payant. Le set bascule rapidement vers des territoires plus rares avec « Receiver », extrait de The Beyond, album souvent sous-estimé au profit de ses successeurs malgré un arsenal de riffs redoutables. Le morceau, sans être le plus marquant du disque, prend ici une tout autre ampleur (selon setlist.fm, il ne s’agirait que de la cinquième fois que le groupe l’interprète.) Autre moment fort : « The Sacrifice », tiré du premier album, particulièrement rageur, et qui n’avait jusqu’ici jamais été joué en live. S’y ajoutent « Adrift » et « Leave Me Here », issus de Salvation, visiblement très bien accueillis par le public. Au final, Cult Of Luna remplit pleinement son contrat : parfaitement préparé et accompagné d’un splendide light show, le groupe ne laisse rien au hasard et livre ici l’un de ses sets les plus percutants depuis des années.

Certains redoutaient la réaction du public face à Blawan, DJ anglais et collaborateur régulier de Kevin Martin/The Bug, qui déploie une techno industrielle teintée de dubstep — d’autant plus sur la mainstage. Craintes infondées : la maestria de Blawan a largement convaincu, y compris les plus sceptiques, portée par un son d’une puissance rarement atteinte, même au Roadburn. Sa proposition, particulièrement musclée, enchaîne des beats massifs avec des phases plus ambiantes ou dub, parfaitement dosées. Le choix du festival de conclure chaque soirée par une proposition électronique « dansante » s’avère pleinement assumé — et, surtout, pleinement pertinent.

Vendredi 17 avril

Agriculture (c) Amélie Jouchoux/@ameliejouchoux

On entame la journée avec Agriculture, formation qui a bousculé les codes du post-black metal ces dernières années, et avec un certain succès. Au vu de la qualité de The Spiritual Sound, leur dernier album, rien d’étonnant à ce que le Roadburn Festival leur confie un set exclusif consacré à celui-ci. On s’étonne en revanche de retrouver un groupe aussi récent sur la mainstage — d’autant que celle-ci affiche complet. Le début du concert se révèle pourtant décevant sur le plan sonore : manque de tranchant dans les passages les plus agressifs, chant clair en retrait par rapport aux versions studio. L’envie de rester est bien là, mais le principe même du Roadburn impose des choix — et un autre groupe de premier plan joue simultanément.

Direction l’Engine Room pour Heaven In Her Arms, formation japonaise qui se fait rare en Europe. Le public a répondu présent, attiré par ce groupe qui s’inscrit dans le sillage de Envy, avec un screamo sombre et atmosphérique. Les deux formations partagent d’ailleurs le même batteur, Hiroki Watanabe. Le début de set souffre d’un son particulièrement mauvais — un problème heureusement corrigé en cours de route. Avec trois guitares, la puissance devient rapidement écrasante, portée par la voix écorch0ée de Kent Aoki. Le groupe apparaît parfaitement en place, visiblement très préparé pour l’occasion. Comme annoncé, Heaven In Her Arms interprète White Halo dans son intégralité, un album jalonné de morceaux marquants. L’ensemble évoque ce qu’aurait pu devenir Envy en restant ancré dans ses premières années, enrichi de touches post-rock et de quelques inflexions quasi néoclassiques — on en voit hausser les sourcils : non pas démonstratives à la manière de Yngwie Malmsteen, mais intégrées avec finesse au service des compositions, ce qui fait toute la différence. Le séquençage du disque fait monter la tension de manière progressive, jusqu’à ce final où Kent Aoki lâche un dernier cri sous les applaudissements nourris d’un public conquis. On y reviendra sans hésiter le lendemain.

On retourne sur la main stage du 013 Poppodium pour assister au set « past » de Krallice, sans doute le plus attendu des trois, tant il concentre les morceaux les plus marquants en termes de riffing et de composition. Le concert démarre d’emblée au plus haut niveau avec « This Forest for Which We Have Killed », extrait de Go Be Forgotten, preuve supplémentaire que le « passé » du groupe n’est pas si éloigné. On retrouve quatre musiciens en pleine possession de leurs moyens, immédiatement reconnaissables à ces riffs harmonisés, acérés, qui constituent leur signature. Les plus sceptiques pointeront l’absence totale de jeu de scène – un fait – mais on pourra tout aussi bien répondre que cette musique n’en a nul besoin. On remarque au passage Nicholas McMaster (basse/chant sur ce set) arborer un t-shirt de Ved Buens Ende, influence évidente du groupe. Difficile de ne pas penser à cet ovni norvégien, disparu prématurément mais dont les membres ont poursuivi l’aventure au sein de formations tout aussi marquantes comme Dødheimsgard, Aura Noir, Arcturus ou encore Virus. Sur un autre morceau, Mick Barr (guitare/chant) délivre un solo à la fois cosmique et maîtrisé, virtuose sans jamais sombrer dans la démonstration — une tension entre opposés dans laquelle Krallice excelle. S’il fallait émettre une réserve, certains titres peuvent parfois donner une impression de répétition, mais celle-ci s’efface immédiatement lorsque surgit « IIIIIIIIIIII », tiré de leur sommet Years Past Matter. Là, tout s’embrase : près de 17 minutes d’un enchaînement de riffs mémorables, agencés avec une précision redoutable. Une conclusion idéale, et sans doute l’un des grands morceaux du black metal américain. On aurait volontiers prolongé l’immersion du côté de cet album, mais difficile de faire la fine bouche : les New-Yorkais ont déjà largement comblé les attentes.

Cult Of Luna (c)

Il y a eu beaucoup de spéculations autour de ce set consacré aux années récentes de Cult Of Luna. Certains pariaient sur une simple reprise des morceaux joués lors de la dernière tournée, là où l’on pouvait espérer une proposition un peu plus singulière dans le cadre du Roadburn Festival. C’est pourtant bien ce qui s’est produit, avec toutefois l’ajout du très bon « In The Shadow of Your Shadow », extrait du prochain album du groupe. L’écoute de ce répertoire en live met en évidence une évolution nette : les derniers disques de Cult Of Luna accordent une place prépondérante à la batterie, les guitares semblant davantage cantonnées à un rôle de textures. Une orientation qui peut expliquer pourquoi les premières sorties du groupe restent souvent les favorites du public, portées par des riffs plus incisifs et mémorables. Cela dit, avec la présence d’un second batteur, la puissance dégagée et l’aspect presque hypnotique de l’ensemble fonctionnent pleinement. Comme la veille, la scénographie se révèle particulièrement soignée : quatre monolithes énigmatiques dressés derrière les musiciens viennent dialoguer avec le rideau de lumières déjà utilisé pour le set « old school », créant un jeu d’ombres très maîtrisé. Sur ce terrain, rien à redire : Cult Of Luna évolue clairement au-dessus de la mêlée – certains groupes de stature comparable pourraient en prendre de la graine – allant jusqu’à recréer visuellement la pochette de Vertikal à travers un travail précis d’ombres et de lumières. Les minutes défilent et l’on guette « Ghost Trail », pièce maîtresse de Eternal Kingdom, pourtant jouée une dizaine de jours plus tôt à l’Inferno Festival. En vain : cet album sera le grand absent de ce double set. Aucun véritable deep cut non plus — on aurait notamment aimé entendre « An Offering To The Wild », sans doute le sommet de The Long Road North. Au final, malgré une performance irréprochable, portée par un son à la hauteur de la réputation de l’013 Poppodium et des lumières remarquables, c’est bien le set « old school » qui s’impose comme le plus marquant des deux. À noter enfin que Unsane interprétait Occupational Hazard simultanément sur la Next Stage — une salle manifestement sous-dimensionnée au regard de l’aura du groupe. Un choix de programmation qui interroge, parmi d’autres, sur la gestion des jauges cette année.

Le groupe américain Bosse-de-nage ne s’étant produit qu’à de rares occasions en Europe, on trouve la motivation de rejoindre l’Engine Room malgré la fatigue — d’autant plus après un silence discographique de près de huit ans, Hidden Fires Burn Hottest étant paru discrètement début mars chez The Flenser. Dans la continuité de Further Still, ce nouvel album prolonge un post-black metal volontairement en marge des codes du genre, alternant des phases de riffing acéré et des séquences plus atmosphériques, nourries d’influences post-punk ou drone. Le synthétiseur de Bryan Manning (chant — ou plutôt hurlements désabusés) intervient par touches, avec parcimonie. Si le son de l’Engine Room a souvent été pointé du doigt, il se montre ici tout à fait satisfaisant. Le guitariste exploite intelligemment ses effets pour élargir la palette sonore, et l’on perçoit malgré tout qu’une seconde guitare apporterait un surcroît d’épaisseur à ces riffs déjà très solides — sans que cela ne pénalise réellement la prestation. Tout au long du set, et particulièrement lors du climax final, Bryan Manning lance des pages de livre dans le public : il s’agit de Un cas de conscience de James Blish, figure majeure de la science-fiction américaine. Un geste qui ne surprendra guère, tant l’influence de la littérature irrigue le projet — jusque dans son nom, directement emprunté à Alfred Jarry. Au final, Bosse-de-nage se montre à la hauteur de sa réputation : une entité singulière au sein de la scène post-black metal, très éloignée de la trajectoire de Deafheaven, avec lesquels ils avaient pourtant partagé un split en 2012.