[Report] Winds Of Agony (Barcelone, 17 & 18 avril)

Installé depuis deux ans à La Nau, un tiers-lieu alternatif de Granollers, dans la grande banlieue barcelonaise, le festival catalan Winds Of Agony s’est rapidement fait un nom dans la valse des raouts black metal les plus intenses du moment. Et avec sa programmation choisie, bien axée sur les courants les plus brutaux du genre, autant dire que l’espace de concerts, aussi carré que les riffs martelés, résonne démesurément en conséquence.

Par Laurent Catala

War metal et formations pionnières

Abysmal Lord (c) Laurent Catala

La programmation des Canadiens de Blasphemy l’an dernier a entériné la place accordée au style war metal, qui a pour représentants cette année les groupes de Miami Abysmal Lord et Caveman Cult, autres poids lourds reconnus. Dans leur sillage, le label de Blasphemy, Nuclear War Now! Productions, sur lequel Caveman Cult a sorti son dernier album en date (Blood And Extinction, 2021), continue de pointer son museau, avec quelques autres écuries sacrificielles réputées, comme un autre label américain de musiques extrêmes black metal hautement recommandable, Hells Headbangers Records, sur lequel Abysmal Lord a sorti ses trois albums.

Sur scène, l’assaut est frontal, avec peut-être une petite préférence pour Abysmal Lord, où la barbarie des pistes psalmodiées par le guitariste/vocaliste Matthew Clark s’ankylose de riffs et de passages plus lourds, entortillant bien la virulence rageuse d’ensemble. Avec, en frontman, le chanteur/bassiste bodybuildé Eddie Ortiz, aux faux airs d’Harley Flanagan, Caveman Cult (qui compte dans ses rangs les autres membres d’Abysmal Lord, le batteur Chris Clark et le guitariste Grant Torm, auxquels s’ajoute le guitariste Harold Bosch) avance plus sur les plate-bandes de Blasphemy, en cultivant cependant son propre egotrip primitif, maquillage et touches amérindiennes à l’appui.

Autre headliner de l’an passé, Beherit a sans doute donné de la suite dans les idées aux organisateurs en matière de résurgence de groupes pionniers du black metal restant un peu à part dans l’organigramme stylistique. Formation fondamentale dans le black metal nord-américain – on dit parfois qu’ils sont le premier groupe à avoir officiellement arboré l’étiquette sur le sous-continent –, Demoncy et son leader historique, le bassiste/chanteur Ixithra aka Robert Crusen, peaufinent justement cette approche très émotionnelle et atmosphérique que l’on retrouve dans une grande partie du black metal américain (de Xasthur à Leviathan, en passant par Agalloch ou Wolves In The Throne Room) à travers des disques comme les jumeaux Within The Sylvan Realms Of Frost et Joined In Darkness, tous deux sortis en 1999. Demoncy a cependant gardé, derrière sa théâtralité sylvestre de rigueur et l’étrange posture de Crusen — qui se sert de sa cuisse comme reposoir de sa basse, qu’il joue donc à la verticale — une virulence malsaine originelle. La guitare obsessionnelle et tournoyante est aussi pour beaucoup dans la pression anxiogène, très dense et rapide, qui se dégage de leur show violemment cataleptique. Le phrasé décharné de Crusen y surgit comme un halo putride sur les classiques « Hidden Path To The Forest Beyond » ou « The Dawn Of Eternal Damnation ».

Naglfar (c) Laurent Catala

Le black metal des autres vétérans de Naglfar offre, lui, une touche plus ouvertement mélodique aux 500 personnes rassemblées pour l’occasion, en provenance des quatre coins de l’Europe. Même si l’on pointe sporadiquement dans la setlist du groupe quelques offensives très punk/black brutales façon Impaled Nazarene ou Horna, héritées de leurs premières amours, les Suédois, toujours emmenés depuis leur séminal Vittra (1995) par le guitariste Andreas Nilsson et par le chanteur Kristoffer Olivius — qui officiait encore comme bassiste sur ledit album — se démarquent sur la scène de l’ancienne usine par leurs tonalités épiques. Un sens narratif qui se traduit d’ailleurs par un grand désir de communication avec le public du préposé au micro (ce qui est souvent une gageure dans les festivals de black metal !). Vingt années que les Scandinaves n’avaient pas mis les pieds en terre ibérique leur donnent visiblement l’envie de convaincre leur auditoire de leur pertinence sur la durée, avec un set largement taillé au goût des morceaux de leur dernier disque, Cerecloth. Un classique récent, dont on attend tout de même le successeur depuis 2020.

Hellhammer toujours d’actualité

Triumph Of Death (c) Laurent Catala

En matière de classiques, Hellhammer se pose bien sûr un peu là. Tête d’affiche du festival (avec les Norvégiens d’Urgehal le premier soir), la troupe helvète cornaquée par l’indétrônable Tom G. Fischer / Warrior se présente sous son nom de code Triumph Of Death, référence à un des titres cultes d’une formation culte, avec l’a priori positif de leur album live de 2023, Resurrection Of The Flesh, et une grosse attente d’un public largement mobilisé pour leur set. Le résultat est honnête, en particulier sur les meilleurs titres d’époque (« Messiah », « Blood Insanity », et bien sûr « Visions Of Mortality », dont on connaît la particularité de ne figurer sur aucun disque de Hellhammer, mais bien sur le premier EP de Celtic Frost, Morbid Tales, en 1984).

Mais difficile de se satisfaire de Hellhammer quand on est avant tout un grand fan de Celtic Frost, et que le meilleur disque d’origine, l’EP Apocalyptic Raids (1984), n’apparaît rétrospectivement que comme un condensé émacié du meilleur à venir avec CF. Cela dit, Tom G. Warrior prend visiblement du plaisir dans ce projet live, où il partage beaucoup avec ses acolytes. Il confie régulièrement le chant au guitariste André Mathieu, vieil ami zurichois de Warrior et de l’autre membre originel Jörg Neubart (à qui Tom Fischer rend hommage avec tendresse et dont il évoque les actuels problèmes de santé), qui s’en sort plutôt bien (sur « Blood Insanity » notamment), même si son chant demeure moins grave, rauque et volubile. Il aime aussi régulièrement tenir la pose, amusé, aux côtés de l’imperturbable bassiste Jamie Lee Cussigh, dont la froide beauté plastique ne laisse paraître aucune émotion. Sans ciller derrière sa malice de vieil rock star, il parvient ainsi, avec la mécanique métallique d’un horloger suisse bien rôdé, à convaincre que Hellhammer reste malgré tout un projet pertinent pour parler à la nouvelle génération, même quarante ans après sa mise en sommeil officielle. C’est déjà pas si mal.

Pestkraft (c) Laurent Catala

Pour la mention spéciale du festival, on retiendra donc plutôt une formation plus jeune — et, cerise sur le gâteau, une formation locale. Originaire de Valence, Pestkraft dévide un black metal férocement ritualiste, porté par la maestria cérémonielle et envoûtante de sa vocaliste, Blodig. Aussi visuellement impressionnante que peut l’être une Onielar dans Darkened Nocturn Slaughtercult, elle officie littéralement derrière une sorte de pupitre aux armoiries cadavériques, paraissant parfois réciter sa prose de goule tout en soufflant son chant rauque et guttural dans les orifices d’un micro-crâne martyrisé. Grimés de faux nez d’oiseaux évoquant les tenues des médecins des peintures millénaristes de la grande peste médiévale, les guitaristes accompagnent son sermon de leurs instruments et oripeaux, lui conférant incidemment la démesure d’une danse macabre hypnotique totale. Une allégorie saisissante, totalement à l’image de la vision crue et radicale du black metal viscéral estampillé Winds Of Agony.