Cette année, Rock en Seine a gagné sur les deux tableaux. La fréquentation d’abord : 175 000 festivaliers, 25 000 de plus que l’an passé. La programmation ensuite, impressionnante, inspirée et bien pensée. Car en renouant avec son ADN rock, le festival – déployé sur cinq jours – a réparti ses journées par dominantes. Les deux premières, fidèles à son évolution récente, plus électro, plus urbaine. D’autres respectivement taillées pour l’indie rock généraliste, pour le metal et le hardcore si l’on fait vite, avant une clôture plus dissonante, new wave et post-punk.
Par Emmanuel Guinot.
Vendredi 28 août

Biffy Clyro (c) Robert Gil
Comme toujours, impossible de tout voir. Impossible de tenir le programme qu’on s’était fixé. Impossible de ne pas perdre dix minutes de marche entre deux scènes qui se font face. Mais l’essentiel est là. Et de qualité. À commencer par Biffy Clyro. Plus pop au fil des albums, le trio écossais reste un vrai groupe de festival, sa culture post-hardcore des débuts aidant à garantir une certaine puissance d’exécution. Et la faculté de Simon Neil – qu’on connaît aussi ici pour Empire State Bastard – à happer le regard de toute la fosse reste à saluer. Charisme, adresse au public, voix intacte. Immense outre-Manche, le groupe a plus d’une fois mis d’accord des dizaines de milliers de voix, ses refrains repris à l’unisson de Glastonbury à Reading. La deuxième scène de Rock en Seine n’aura donc été qu’une formalité.
J’évite, sans regret, Wet Leg, dont le succès m’a toujours laissé perplexe : leur formule répétitive et insipide me fatigue autant que leur posture.
Plus loin, sur une petite scène, Tyler Ballgame. Jeune Américain dont le premier album, paru récemment sur Rough Trade, a été remarqué, à raison. L’homme habite l’espace en crooner, sa voix et sa musique nous ramenant droit au cœur des années 70 et du soft rock américain, de manière plaisante.
Entre Sparks et Kurt Vile, il faut malheureusement choisir. Alors je fais un peu des deux. Malgré leurs 81 et 77 ans, les frères Mael attaquent au quart de tour et n’ont rien perdu, ni de leur classe ni de leur humour. La setlist penche plutôt vers l’électro, avec évidemment « This Town Ain’t Big Enough For Both Of Us » (leur grand classique, repris par Siouxsie & The Banshees, et par les Sparks eux même mais en duo avec Faith No More) et « The Number One Song In Heaven », mais aussi des choix moins attendus comme « Whippings And Apologies » et une version country de « (Baby, Baby) Can I Invade Your Country? ». De quoi combler les fans présents, même si une heure de set ne pèse pas lourd face à une discographie pareille et un groupe aussi particulier que fascinant.
Pendant ce temps, Kurt Vile rassemble lui aussi son monde. Il serait exagéré de dire qu’il peine à convaincre : la plupart de ses chansons sont excellentes. Reste une question, qui s’impose vite : peut-on vraiment prendre la mesure de l’artiste dans un festival de ce type, quand sa musique acquiert indiscutablement une toute autre dimension en salle ? La fin du set (« Pretty Pimpin », « Wakin On A Pretty Day »…) gagne toutefois en intensité, portée par un crescendo et des renforts de guitares électriques qui la rendent nettement plus séduisante. Dans ce type de configuration, en tout cas.
Il nous faut aussi accélérer le tempo, filer à l’autre bout du festival, recharger le bracelet cashless – de 20 euros en 20 euros, à réclamer en fin de parcours en ligne s’il reste du crédit… soit la nouvelle arnaque des festivals –, attraper une bière au verre consigné à 2 euros, même consigne pour l’assiette, dont le contenu se paie 17 euros en moyenne…
Puis arriver au niveau de la grande scène et constater qu’il est quasiment impossible de voir convenablement l’une des têtes d’affiche de la journée, The Black Keys. Assez, tout de même, pour mesurer que le parti pris fonctionne : guitare poussée loin devant, setlist qui gagne peu à peu en épaisseur physique, pour porter avec générosité ce mélange de blues, soul, pop et de psychédélisme, assez unique. Car au-delà des tubes attendus, « Lonely Boy », « Howlin’ For You » en tête, The Black Keys, c’est surtout une discographie souvent de haute tenue, éclectique mais jamais éparpillée. On notera également deux reprises : « I Wanna Be Your Dog » (The Stooges) et « Where There’s Smoke, There’s Fire » (Willie Griffin). Reste un bémol : sur scène, le groupe demeure assez statique, quand il s’agit de tenir un plateau de cette taille – ce que d’autres ont mieux su faire sur le week-end. Suivez mon regard jusqu’au paragraphe suivant.

Franz Ferdinand (c) Robert Gil
Les sirènes de l’Ohio à peine éteintes, nous voilà en Écosse pour Franz Ferdinand, l’une des vraies surprises de la journée, avec une prestation de haute volée, presque contre toute attente. Certes, on le savait déjà, machine de festival, le groupe l’est sans doute, tant son répertoire aligne les tubes, cette rythmique dansante qui appelle l’entrain collectif. Mais l’intérêt est ailleurs. Dans la subtilité de composition et d’exécution scénique du tandem basse-batterie. Dans le côté malin de certains riffs de guitare. Dans la classe, enfin, et le chant intact d’Alex Kapranos, qui habite la scène d’un bout à l’autre. Rien d’étonnant, dès lors, à les savoir proches de Sparks – un album commun sous le nom de FFS paru en 2015 en atteste –, auxquels ils rendent hommage après trois titres d’ouverture.
Des contraintes logistiques m’obligent à rater – à regret – Nick Cave And The Bad Seeds, alors je me permets de copier les mots, probablement très justes, de Yannick Blay (également rédacteur du magazine), qui livre ainsi son ressenti de ce concert (qui a visiblement fait l’unanimité) : « une véritable cérémonie comme d’habitude depuis 10 ans maintenant (depuis le premier décès tragique de l’un de ses fils, en fait), qui alterne moments de bravoure avec Nick communiant avec son public – et même debout SUR ses fans en transe – et chansons au piano où le chanteur donne tout. L’émotion est palpable et on pleure avec lui sur “Carnage”, “Joy” et “Hollywood”. La setlist est parfaite (même si j’espère toujours un “The Carny” ou “Saint Huck” !) et les versions inédites de “Tupelo” (rampante en diable) ou “Henry Lee” en duo avec une des sublimes choristes ou encore le rendu débridé de “Papa Won’t Leave You, Henry” ou “Red Right Hand” rendent cette soirée absolument inoubliable. »
Samedi 29 août
Le samedi 29 commence, pour moi, par un regard de loin sur Lambrini Girls. Je ne juge pas de la qualité du groupe (ou plutôt si) : disons que, chez moi, ça ne passe pas. Du bruit, un peu gratuit. Des mélodies trop faibles. La posture plutôt que le fond, des revendications tous azimuts. J’ai le sentiment d’une formule dont le groupe use et abuse : toujours cette basse distordue et surmixée, surtout pas la moindre subtilité dans l’exécution. Fatigant.
Il serait exagéré de dire qu’AFI a déçu. Un peu complaisant, aussi, d’affirmer que le groupe a tenu toutes ses promesses. Nous l’avons largement écrit ici récemment : la formation n’a eu de cesse d’évoluer au fil des décennies, du punk mélodique à un punk plus goth, avant de ralentir le tempo pour ouvrir de nouveaux territoires, jusqu’à livrer cette année un disque résolument post-punk et new wave, qui doit plus à Bauhaus qu’à NOFX. Face à un tel parcours, la seule question de la setlist relève déjà du casse-tête. Le groupe parvient tout de même à convoquer les temps forts de sa carrière, de quoi satisfaire les fans présents. On regrette simplement l’absence de « Bleed Black », probablement leur meilleur morceau. Les musiciens font le job. Jade Puget, surtout, continue de prouver qu’il est l’un des guitaristes les plus inventifs du genre, avec une nonchalance qui, en elle-même, est un style. La vraie limite tient finalement à la prestation de Davey Havok. On le savait, il a considérablement perdu en coffre… et ne parvient plus à couvrir toutes les nuances qu’une telle discographie exige. On comprend mieux, dès lors, ce virage vers un son plus grave, plus lent, plus sombre. Le single « Behind The Clock », donné ici, en témoigne, même si le public ne réagit guère. Il faut attendre le médiocre tube « Miss Murder » pour réveiller la fosse et retrouver un instant l’ambiance de leur dernier passage en France, à l’Élysée Montmartre en 2007.
Dans la foulée, Landmvrks entame son set sur la grande scène, devant un immense parterre de fans qui y trouveront sans doute leur compte. Pour ma part, n’importe quelle assiette de junk food à 20 euros me paraît, déjà, plus alléchante.

High Vis (c) Robert Gil
« We are lucky to be here… we are just a punk band », répétera plusieurs fois Graham Sayle, frontman de High Vis, évoquant à la fois l’invitation à pareil festival et le parcours du groupe, au succès pas si anecdotique. Et là où presque tous les autres servent ce type de blabla pour flatter n’importe quel public, on mesure ici la sincérité du message, connaissant le personnage et l’authenticité de la formation. Car oui, High Vis peut être heureux. Les fans sont venus nombreux, mais surtout, à mesure que le set avance, une foule impressionnante se masse devant la scène, répond vraiment présente et repart le sourire aux lèvres. Convaincue, en tout cas, si l’on en croit les discussions glanées ici et là. Le groupe est excellent en salle. Nous voilà rassurés sur sa capacité à tenir un festival, même généraliste. Les Anglais attirent donc les convertis et aimantent les curieux. Et c’est bien Graham qui y est pour beaucoup. High Vis n’a besoin ni de crescendo ni d’introduction : « Drop Me Out » donne d’emblée le ton de tout le concert. Le chanteur investit la scène, l’espace sonore, avec autant d’intensité que de sensibilité. Rien n’est gratuit. Rien n’est de trop, ni forcé. La prestation est physique, l’exutoire collectif. Ils sont nombreux à reprendre à l’unisson les refrains de « Walking Wires » ou « Choose To Lose ». Les poings se lèvent. Bonheur, aussi, de retrouver une vieillerie, « A Fist For When You’re Down », et de mesurer la dimension que prend « Mind’s A Lie » sur scène. Bien plus qu’un simple punk band, contrairement à leurs dires, High Vis s’est forgé un son unique, convoquant, sciemment ou non, une approche stylistique de la guitare héritée de la scène Madchester au cœur d’un univers hardcore. C’est pour moi l’un des plus grands groupes en activité. Mais cela n’engage que moi. Reste qu’on ne peut que saluer le parti pris de Rock en Seine, qui a mis un peu plus en avant ce genre de formation.

Amyl & The Sniffers (c) Robert Gil
Question de timing, nous manquons Amyl & The Sniffers, en pleine action sur la Grande Scène. Le temps de reposer un peu les oreilles, puis direction Turnstile, que je m’apprête à découvrir sur scène pour la première fois, plus avec curiosité qu’avec excitation.
Avant toute chose, impossible de taire ce qui saute aux yeux : une erreur d’attribution de scène. Considéré ce jour-là comme l’une des deux têtes d’affiche avec Deftones, le groupe se retrouve pourtant sur une scène intermédiaire, aussitôt prise d’assaut. Sa configuration – largeur réduite, arbres masquant la vue sur les côtés – condamne une bonne partie du public à ne rien voir, parfois même à ne pas pouvoir se faire un avis. Les curieux étaient pourtant là : Turnstile est aujourd’hui le groupe le plus en vue autant que le plus discuté du « hardcore, voire du rock grand public ». La question dépasse d’ailleurs le simple goût. Elle est affaire de jauge. Turnstile remplit le Zénith, Deftones l’Adidas Arena, deux salles de gabarit comparable, là où Amyl & The Sniffers – programmée, elle, sur la Grande Scène – n’a pour l’heure rempli qu’un Olympia. Reléguer précisément Turnstile sur la moyenne scène tenait donc du contresens. Le résultat : une frustration palpable, et pas mal de spectateurs repartis dépités. Bien placé, pour ma part, me voilà devant ce qu’il faut bien appeler un phénomène. Musicalement, le groupe ne me bouleverse toujours pas : la faute, selon moi, à ce côté un peu lisse, un peu superficiel, qui prive les chansons d’une vraie émotion. Mais il faut l’admettre. Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu autant de jeunes, et de très jeunes, à ce point galvanisés, happés par une musique de ce genre. Turnstile communie avec sa foule, enfonce le clou en filmant les visages en gros plan pour les projeter sur écran géant, et semble finalement populariser un courant qui nous est cher. De là à en faire une porte d’entrée ? Possible. Ce soir, en tout cas, le sol un peu boueux a littéralement tremblé dès les premiers instants de « Birds », en ouverture, et tout le monde a repris « Never Enough » en chœur. Je préfère que les choses se passent de cette façon avec eux, plutôt qu’avec Landmvrks, précité.
Après une telle débauche d’énergie, le démarrage du concert de Deftones paraît bizarrement presque trop sage. Le contraste est d’autant plus frappant que Chino Moreno et les siens n’ont jamais vraiment cherché à habiter physiquement une scène de cette taille : le dispositif est superbe, les images sophistiquées, mais le groupe reste un peu trop statique. Vocalement, Moreno est en forme – et c’est une bonne nouvelle. Sa voix gagne en force et en justesse à mesure que les morceaux prennent forme… quand le mix veut bien la laisser passer, tant elle semble parfois disparaître derrière les guitares (une question de placement face à la scène ou un parti pris artistique ?). La setlist traverse, en tout cas, intelligemment trente ans de carrière, de l’ouverture magnifique sur « Be Quiet And Drive (Far Away) » aux morceaux de Private Music, sans céder au simple best-of nostalgique. « My Own Summer (Shove It) » atteint même une puissance assez phénoménale. À l’aune d’un Nick Cave ou d’un The Cure, têtes d’affiche de même rang, on peut regretter toutefois la durée un peu chiche du set, à peine 1 h 20.
Dimanche 30 août
Une dernière journée moins fournie, mais non moins mémorable. Car au fond, que dire ? Tout ce dimanche, le festival s’est rempli – ce dernier jour étant complet depuis longtemps – de gens venus pour The Cure. Et qui l’affichent. Des plus anciens, qui campent des heures durant devant la grande scène, parfois sièges pliants à l’appui, à monsieur Tout-le-monde au maquillage timide ; des éternels en tee-shirt de tournée, devenus de collection, jusqu’aux adolescents, adolescentes surtout, pris d’affection pour un groupe de l’âge de leurs grands-parents, voire de leurs arrière-grands-parents. La faute, ou plutôt le mérite, à Olivia Rodrigo : en tête d’affiche à Glastonbury le 29 juin 2025, la pop star a repris deux titres de The Cure avec Robert Smith en personne, avant de l’inviter en featuring sur son dernier album, You Seem Pretty Sad For A Girl So In Love.
Nous manquons Slowdive de justesse, direction la grande scène, non sans une certaine impatience, pour Interpol. Se faufiler à cet instant, c’est se mettre à dos une bonne partie des fans précités, terrifiés à l’idée qu’on leur souffle leur place pour plus tard. Le groupe new-yorkais entame, non sans risque, presque à nu, par le titre le plus lent, le plus introspectif et progressif de son nouvel album : « This Mirror Weighs A Ton ». Beau, et intrigant à la fois. Mais à mesure que le concert avance, un constat qu’on rechigne à formuler finit par s’imposer : ce ne sera pas le concert d’Interpol qu’on gardera en mémoire. Le public, la tête déjà ailleurs, ne répond que par politesse. Le son est, sans doute, l’un des plus mauvais entendus du festival. Paul Banks en fait très peu – moins que d’habitude ? – et semble fatigué. Seules consolations : Brad Truax, bassiste de tournée depuis 2011, l’est aussi devenu en studio sur l’album paru l’avant-veille, ce qui semble lui donner une assurance nouvelle sur scène, tandis que Daniel Kessler, guitariste et compositeur historique, livre une belle performance, tout en prestance et en agilité, visiblement, lui, en train de s’amuser. Le public se réveille, sans surprise, le temps de « Slow Hands ». Mais on peine à retrouver l’émotion d’ordinaire au rendez-vous, malgré les nombreux concerts déjà vus, sur les classiques « NYC », « Obstacle 1 » ou « Rest My Chemistry ». Le plus frappant (peut-être est-ce logique ?) : le groupe donne le meilleur sur ses nouveaux titres, le très beau « Iron City » et le plus enlevé « Wings On Fire ». On tâchera tout de même d’être au rendez-vous pour juger de tout cela en salle, à leur prochaine date française, le 16 novembre au Zénith.

Mogwai (c) Robert Gil
Les larsens de Mogwai résonnent déjà au loin. Nous fendons dans le sens inverse le flot des fans de The Cure et retrouvons un groupe qui, lui, tient toutes ses promesses. Parler de « mur du son » à propos des Écossais tient presque du cliché. Difficile pourtant de trouver expression plus juste lorsque ledit mur n’a rien d’un simple concours de décibels. Chez Mogwai, la puissance conserve ses nuances. Les morceaux s’étirent, parfois jusqu’à seize minutes (« Mogwai Fear Satan », en final), quelques notes restent suspendues, presque fragiles, des nappes s’installent lentement, avant que les guitares ne gonflent, encore et encore, jusqu’à la déflagration. Et tout cela avec une précision assez stupéfiante. Le pari du plein air pouvait, comme pour d’autres, sembler risqué pour une musique qui, à mon sens, réclame de l’attention mais aussi une certaine part d’abandon. Il fonctionne pourtant parfaitement. À mesure que le set avance, le concert devient autant une expérience physique qu’émotionnelle, un exutoire pour les milliers de personnes massées devant. Noirceur, mélancolie, fulgurances lumineuses : on a envie de se replonger dans leur discographie, plus au calme, loin des stands de marque (oui, il était possible juste à côté d’acheter des planches de charcuterie Lidl, la marque devenue la plus pop du moment). Seul regret : les Écossais sont coincés entre Interpol et The Cure, sans la moindre respiration possible.
Et puis… The Cure.
Tout a probablement déjà été écrit sur ce final de Rock en Seine. Les comptes rendus, les vidéos, les stories, les superlatifs ont circulé dès la fin du concert. Reste ce sentiment assez simple : en quelques minutes, The Cure a changé la dimension de la soirée. Et, rétrospectivement, presque celle du festival entier. Robert Smith entre sur scène sans mise en scène spectaculaire, prend le temps de parcourir du regard cette foule qui l’attend depuis des heures, sourit, salue longuement. Près de deux minutes, tandis que s’installent les nappes de « Alone ». C’est un peu bête à dire, mais The Cure joue bien dans une autre catégorie. Un groupe qui peut figurer autant sur une playlist de « variétés », pour reprendre une expression désuète, que dans des biographies des heures les plus exigeantes et sombres de la musique du début des années 80. On peut parler de légende, de groupe historique, convoquer tous les mots habituels. Ils prennent ici un sens très concret. D’abord parce que cette voix existe toujours. Cette voix si particulière, dont on pourrait imaginer que le temps aurait émoussé la fragilité et les aspérités. Robert Smith chante avec une justesse et une intensité qui, je le crois, en ont surpris encore plus d’un ce soir-là. Ensuite parce que la setlist permet de mesurer l’étendue et la diversité d’une discographie que peu de formations peuvent aujourd’hui opposer. « Pictures Of You », « Lovesong » et « Fascination Street » replongent rapidement la Grande Scène dans les splendeurs crépusculaires de Disintegration. « A Forest » est repris en chœur. L’immense « From The Edge Of The Deep Green Sea » finit de donner une ampleur particulière alors que la nuit est déjà tombée sur la région parisienne. Et puis il y a « Endsong », magnifiquement interprétée, comme pour nous rappeler qu’un groupe de cette stature peut encore, aujourd’hui, écrire des chansons de ce niveau. Juste avant le rappel, « Endsong » pourrait venir de n’importe laquelle des grandes périodes de The Cure sans avoir à rougir de la comparaison. Le très long final prend des allures, sans surprise, de best-of. « Lullaby », « The Lovecats », « Friday I’m In Love », « Close To Me », « Boys Don’t Cry », « Why Can’t I Be You? » : de quoi confirmer la célébration collective. On pourrait terminer avec l’habituel « il y a ceux qui y étaient ». Ce serait d’autant plus injuste que certains d’entre eux n’auront finalement aperçu qu’une toute petite partie de la scène, tant les conditions de visibilité étaient difficiles ce soir-là. La prestation ayant été diffusée à la télévision, elle reste heureusement disponible en replay. Deux heures et demie à regarder, donc, qui n’auront pas des allures de temps perdu. Et deux heures et demie qui résument assez bien l’ambition de cette édition de Rock en Seine. Populaire, exigeante.
Voilà qui est à la hauteur de la promesse d’un festival qui, sans avoir jamais cessé d’aligner les grands noms, avait rarement, ces dernières années, assumé avec autant de constance son patronyme et livré une programmation rock de qualité avec une telle densité.








