Dans le paysage désormais très dense des festivals heavy européens, l’Obsidian s’est offert cette année une édition proche de la perfection. Pendant deux jours, le Botanique, écrin de verre et de verdure au cœur de Bruxelles, bordé de jardins et doté d’un cadre patrimonial unique, s’est transformé en sanctuaire des musiques lourdes, psychédéliques et abrasives à l’occasion de la deuxième édition du festival. Réunissant un public venu de toute l’Europe pour célébrer le doom, le sludge, le stoner et toutes leurs ramifications, l’Obsidian a aligné, dans sa grande majorité, quelques-uns des groupes les plus excitants du moment.
Par Pierre-Antoine Riquart
Réparti entre la Fountain Stage en extérieur, l’atmosphère étouffante de l’Orangerie et le cadre plus intimiste de la Museum Stage, le festival belge a surtout confirmé son talent pour bâtir une affiche cohérente et ambitieuse dans une ambiance remarquablement détendue. Les seuls véritables points noirs concernent le manque de diversité des boissons et de l’unique stand de restauration, ainsi que l’utilisation calamiteuse des tokens, un système qu’il serait temps d’abandonner au profit de l’acceptation généralisée des cartes de paiement.
Samedi 16 mai :
Choc frontal à l’Orangerie avec les Bretons de Fange. Le groupe attaque d’emblée avec une violence brute. Dans cette salle fermée où chaque saturation semble rebondir contre les murs, le son se révèle particulièrement abrasif. Il n’est pas toujours évident d’identifier les morceaux dès les premiers accords, surtout avec un guitariste en moins, mais l’immersion reste totale et le metal industriel du groupe en désarçonne plus d’un. Comme à son habitude, Fange délivre un concert tendu, physique et sans concession. Des titres comme « Cavalier Seul », « À La Racine » et « Mauvais Vivant » transforment rapidement l’Orangerie en véritable cocotte-minute, où la chaleur devient presque aussi oppressante que la musique. Comme d’habitude, une belle réussite.
Ensuite, sur la Fountain Stage, Ufomammut offre l’un des moments les plus hypnotiques du week-end. Les Italiens ouvrent les hostilités avec « Crookhead » devant un public déjà largement acquis à leur cause. Le son est excellent, la prestation parfaitement maîtrisée. Le doom cosmique du groupe s’accommode idéalement de la lumière du jour, sans que ses riffs ne perdent une once de leur pouvoir de fascination. Le trio privilégie l’efficacité sans s’enliser dans ces longues montées progressives qui peuvent parfois finir par tourner à vide. Seule la reprise de « Welcome To The Machine » de Pink Floyd apporte une respiration plus aérienne et psychédélique, nous évitant d’avoir recours à l’adjectif « lourd » à chaque phrase pour décrire ce concert. On n’avait pas particulièrement misé sur Ufomammut pour livrer l’une des prestations marquantes du week-end, leur dernier album en date, Hidden, n’ayant pas vraiment retenu notre attention. Force est de constater que nous nous étions trompés.
Dans l’Orangerie, Gnod propose ensuite un contrepoint détonnant, moins écrasant mais nettement plus expérimental, quelque part entre krautrock, stoner, drone et noise rock. Le collectif britannique, dont l’effectif varie au gré des disponibilités de chacun, démarre avec « All Tunnel No Light » et plonge immédiatement le public dans une forme de transe hypnotique. Les rythmiques répétitives s’enchaînent, mais la fascination initiale finit progressivement par laisser place à une certaine lassitude. Difficile, dès lors, de rester totalement embarqué jusqu’au bout du concert. C’est sans doute davantage notre faute que la leur, même si « Iceman » apporte un regain d’énergie qui aurait presque pu nous convaincre de persévérer. Le public, qui remplit environ la moitié de la salle, semble quant à lui conquis.
Changement radical d’ambiance avec l’un des sommets du samedi : Earthless sur la Fountain Stage. Dès les premières notes, les Californiens rappellent pourquoi ils demeurent une référence absolue du heavy psychédélique instrumental moderne. Le groupe reste fidèle à une approche aux antipodes du format classique du concert rock, privilégiant les longues dérives instrumentales aux allures d’improvisations permanentes. Et le public répond présent. Les quinze minutes envoûtantes de « Uluru Rock » suffisent à elles seules à emporter l’adhésion générale. « Violence Of The Red Sea » s’étire elle aussi dans une dérive vertigineuse portée par les solos démesurés d’Isaiah Mitchell. Il y a quelque chose de profondément organique dans la manière dont les musiciens communiquent entre eux, une impression de liberté totale qui captive la foule durant une heure entière. Brillant.
Direction l’Orangerie pour assister à l’une des prestations que nous attendions le plus : celle des Américaines de Blackwater Holylight, dont le dernier album, If You Only Knew, constitue une réussite totale. Le trio entame son set avec le très planant « Fade », plongeant immédiatement le public, venu en nombre, dans une atmosphère aérienne faite de delays et de chorus ensorcelants. Un choix surprenant mais judicieux. C’est malheureusement du côté du son que le bât blesse. Si les Américaines s’efforcent de livrer une prestation élégante et immersive, l’ensemble pâtit d’un équilibre approximatif, et la voix d’Allison Faris, loin d’être puissante, disparaît presque complètement du mix. « All I Need », « Heavy Why » et « Bodies » permettent heureusement de redresser la barre grâce à une fuzz grungy particulièrement savoureuse. Les harmonies vocales ne sont pas toujours irréprochables, mais demeurent suffisamment séduisantes pour faire de ce concert un moment suspendu, une parenthèse bienvenue au milieu d’une journée largement dominée par la lourdeur des riffs.
Très attendu, The Sword ramène ensuite une énergie bien plus directe sur la Fountain Stage. Si le public semble toujours aussi réceptif à des classiques comme « Barael’s Blade », on sent poindre chez les musiciens une forme de lassitude. Plus que de partager un grand moment de rock entre amis, ils donnent parfois l’impression de pointer à l’usine. La prestation est appliquée, mais lisse ; le public, par moments, paraît lui-même un peu absent. Bien sûr, « Mother, Maiden & Crone » nous fait toujours autant remuer, mais la musique du groupe semble avoir pris un sérieux coup de vieux. Il est peut-être temps de se rendre à l’évidence : seuls les disques continueront à nous procurer cette nostalgie si particulière. Car sur scène, la prestation du jour nous laisse franchement dubitatifs.
Conjurer prend la suite dans l’Orangerie et fait très mal. Le quatuor britannique continue d’impressionner par sa capacité à conjuguer violence extrême et charge émotionnelle permanente. Leur précédente tournée européenne, qui nous avait permis de les voir à Lille puis au Damnation Festival, avait déjà démontré leur faculté à reproduire avec une fidélité remarquable l’intensité de leurs albums, tant sur le plan musical que vocal. Les premières mesures de « All We Have » et « Choke » confirment immédiatement que le groupe demeure l’une des valeurs les plus sûres de la scène actuelle. Après un message de soutien adressé à la communauté queer, puis une pique à destination de dirigeants jugés bien trop complaisants, « Hang Them In Your Head » est interprété avec brio. « The Mire » rappelle également à quel point le groupe affichait déjà un niveau impressionnant dès son premier album. Malheureusement, la prestation de YOB approchant à grands pas, nous sommes contraints de quitter la salle avant le dernier morceau. Une chose reste néanmoins certaine : Conjurer a signé l’une des meilleures prestations du week-end.
Et puis vint YOB. La nuit est presque tombée sur Bruxelles lorsque le groupe de Mike Scheidt investit la Fountain Stage, plongeant immédiatement le site dans une atmosphère quasi mystique. Peu de groupes sont capables de donner à ce point l’impression que le temps ralentit ; YOB y parvient avec une facilité déconcertante. Le trio ouvre les hostilités avec l’imparable « Quantum Mystic » et emporte immédiatement l’adhésion de l’ensemble du public. Les riffs sont écrasants, mais toujours traversés par cette forme de lumière intérieure qui distingue le groupe de la plupart de ses contemporains. « Burning The Altar » puis « Ball Of Molten Lead » poursuivent le travail de démolition en règle, entraînant la foule dans une transe hypnotique dont il devient difficile de s’extraire. Mike Scheidt semble en excellente forme, malgré une côte cassée quelques mois plus tôt. Seul bémol : la présence dans la setlist de « Beauty In Falling Leaves », morceau plus atmosphérique issu du seul album réellement dispensable du groupe, Our Raw Heart. On lui aurait évidemment préféré « Marrow », tiré du chef-d’œuvre Clearing The Path To Ascend. Les Américains concluent avec « Adrift In The Ocean », Scheidt précisant au passage qu’ils ne comptent pas manquer une note de Warning, programmé juste après eux. Nous empruntons évidemment le même chemin. Une nouvelle prestation envoûtante de l’un des plus grands groupes de doom.
Le samedi s’achève donc sous le signe de l’émotion avec Warning dans l’Orangerie. Dans une semi-obscurité propice au recueillement, le doom mélancolique des Britanniques prend une dimension bouleversante. Même si ce genre de doom peine encore à toucher tout le monde – certains quittent d’ailleurs la salle après quelques minutes –, on continue de penser qu’il existe peu de musiques plus élégantes et nobles que celle de Warning, pour peu qu’on accepte de s’y abandonner. Le quatuor ouvre son set avec son nouveau single, « Stations ». Le son est absolument parfait, les guitares d’une limpidité irréprochable et la voix de Patrick Walker toujours aussi sublime. Si ce dernier paraît parfois un peu absent, répondant de manière inattendue aux quelques interventions du public, sa prestation n’en demeure pas moins profondément touchante. « Night Comes Down », extrait du futur album, est lui aussi interprété avec brio. Mais c’est bien l’inévitable « Watching From A Distance » qui emporte tout sur son passage. Dans un silence d’église, le public semble retenir son souffle, comme si personne n’osait rompre la fragilité du moment. Une conclusion magnifique, profondément humaine, à cette première journée.
Dimanche 17 mai :
Sur la Fountain Stage, Gaupa réveille parfaitement un public encore marqué par les émotions de la veille. Le groupe suédois injecte une énergie plus vive et psychédélique, portée par la présence magnétique d’Emma Näslund et sa voix évoquant par moments celle de Björk. Cette dernière chante avec une aisance impressionnante, virevolte, danse et entraîne le public dans son sillage au gré de titres marquants comme « Lion’s Thorn », « Febersvan » et « Exoskeleton », préparant idéalement les corps et les nuques à la journée qui s’annonce. Quelques gouttes tombent à la fin du set et poussent une partie du public à chercher refuge.
Acid King, en tournée pour célébrer son album culte Busse Woods, prend ensuite possession des lieux. Lori S. continue de régner sur le stoner doom avec une autorité fascinante. Les riffs, pourtant pachydermiques, de morceaux comme « Busse Woods », le massif « Silent Circle » ou l’hypnotique « 39 Lashes », porté par le décompte obsessionnel de Bryce Shelton, semblent flotter dans l’air du Botanique comme une immense vague de fuzz permanente. Le soleil finit même par percer les nuages, accentuant encore cette sensation de chaleur enveloppante. C’est toutefois l’inusable « Electric Machine » qui emporte le plus franchement l’adhésion du public et transforme ce concert en l’un des grands moments de la journée. Tout simplement imparable.
Plus contemplatif, King Buffalo livre ensuite un concert aux allures cinématographiques. Le trio américain construit un voyage progressif et hypnotique porté par « Mercury » et « Drifter », avant que la pluie ne s’abatte brutalement sur le site. Le déluge ne faiblissant pas au fil des minutes, on finit par chercher refuge, comme une bonne partie du public. Quel dommage de devoir abandonner en cours de route ce stoner psychédélique moderne, porté par une maîtrise remarquable. Mais il faut parfois choisir entre la musique et ce qu’il nous reste d’intégrité physique.
Avant le festival, nous pensions que la venue d’Hermano pourrait revêtir une saveur particulière pour tous les amateurs de desert rock. Voir John Garcia dans un cadre aussi intime avait tout pour donner au concert une dimension presque historique. On ne s’était pas trompé. La pluie cesse enfin et le groupe démarre avec un « Cowboys Suck » détonnant. Hormis un bref incident technique rapidement réglé, tout fonctionne à merveille : le son est excellent et les musiciens semblent sincèrement heureux d’être là. En tête de file, John Garcia remercie le public après presque chaque morceau, tandis que David Angstrom enchaîne les plaisanteries plus ou moins douteuses avec un sens du timing redoutable. Les premiers pogos du week-end font alors leur apparition et donnent à des morceaux comme « Kentucky » une énergie supplémentaire. Hermano rappelle à quel point la chaleur humaine, le partage et la liberté ont toujours constitué l’ADN de cette scène, et demeurent bien vivants malgré une certaine « stoner fatigue » qui touche aujourd’hui le genre. Il suffit d’ailleurs de voir John Garcia signer pendant de longues minutes les affiches officielles réalisées par l’excellent Emgalaï après le concert pour constater que la flamme brûle encore.
Enfin, Red Fang conclut le festival dans une ambiance totalement euphorique. Si le groupe n’apporte plus grand-chose de neuf sur disque, il demeure une valeur sûre sur scène. Les incontournables « Prehistoric Dog », « Wires » et « Blood Like Cream » déclenchent une dernière explosion de headbangs collectifs devant une Fountain Stage en fusion. Après deux jours de riffs monumentaux, de fuzz omniprésente et de communion électrique, difficile d’imaginer meilleure conclusion qu’un Red Fang à 100 % tourné vers l’efficacité et l’énergie brute. Une touche finale idéale pour un festival qui est en train de s’imposer comme une référence incontournable du circuit européen. Vivement 2027.











