[Report] Festival Des Musiques Émergentes (Rouyn-Noranda, Québec, 3-6 septembre)

(c) Christian Leduc / FME

Au bout de la route 117 du nord québécois, Rouyn-Noranda a tout d’un terminus sans relief. Une ville minière au milieu de laquelle trône l’impressionnante Fonderie Horn, dominant le placide lac Osisko et son chapelet de maisons attenantes étalées entre les épinettes. C’est pourtant là que le FME donne rendez-vous à son public depuis 25 ans : un rendez-vous musical défricheur et sans œillères, sorte de version en mode ruée vers l’or des Transmusicales de Rennes. La bande-annonce vidéo du festival entretient d’ailleurs un côté légèrement trompeur, avec sa chorégraphie de fées sylvestres nordiques semblant tirées d’un extrait de Midsommar, qui masque le cadre foncièrement urbain, pour ne pas dire industriel, du site. Le FME sert également de tremplin à l’avant-garde musicale délurée de la Belle Province – la découverte d’Angine de Poitrine il y a deux ans, c’est le FME –, où le jaser québécois fleure bon et l’esprit pionnier n’est pas seulement une vue de l’esprit, mais plutôt une condition sine qua non pour survivre en territoire hostile.

Par Laurent Catala

Il faut pourtant un certain temps, quand on vient de France, pour prendre ses repères. Ici, pas de lieu central autour duquel on gravite forcément, ni de déroulé totalement préétabli. La Septième Rue, fermée pour l’occasion, et son arène de petites maisons constituent le cœur de chauffe et accueillent la scène principale extérieure d’un festival qui se répartit ensuite entre les bars adjacents – notamment la profonde salle de billard du Pazzo Bar – et les deux salles confortables du Théâtre du Vieux-Noranda. Mais aussi, et surtout, une escouade de lieux éphémères littéralement pris d’assaut pour l’occasion : ruelles rudérales à peine éclairées, devanture de garage, entrée de magasin, bout de parking ou de parc. Des espaces particulièrement mis à contribution pour les concerts gratuits du week-end disséminés dans la bourgade, ou pour les « concerts cachés », ces sets pop-up plus ou moins électriques qui secouent un espace public soudainement investi. Cette nature performative se retrouve dans le spectacle ÉrableRiemix, mélange de danse, session DJ et fooding autour d’une quête des origines du sirop d’érable, déployé sur l’échafaudage de bois servant de porte d’accès symbolique au festival ! Ainsi plus ou moins canalisé, le public se plaît à suivre avec bonhomie ce parcours en pointillé, où toutes les chapelles musicales se côtoient en bonne intelligence, sous le regard des habitants et autres bénévoles du coin, pour le moins bienveillants envers cette fête annuelle décidément bien spéciale.

Car il faut dire qu’ici, au pays de la poutine, de la NEIPA Unibroue et de la Sleeman Original Canadian Lager, pas de chichis. Barbecues partagés et bonne humeur intempestive donnent le ton, et les styles de musique se bousculent au portillon de la bonne franquette maison. Rap, chanson, folk, indie, mais aussi metal, punk, post-punk et electro frayent ainsi ensemble sans qu’aucun d’entre eux ne prenne le dessus sur les autres, ce qui est plutôt agréable quand on souhaite rester fidèle à des considérations festivalières underground sans pour autant renier une touche d’empathie grand public. On se prend ainsi au jeu d’aller picorer sans crainte quelques minutes du pop/rap à guitares du chef de file de la vibe hip-hop québécoise, Koriass, qui donne finalement une intéressante illustration de la profondeur de banc du réservoir musical local.

La scène post-punk montréalaise en bon ordre de marche

Choses Sauvages (c) Christian Leduc / FME

En la matière, la nébuleuse québécoise témoigne plutôt de sa bonne santé, notamment son axe post-punk montréalais, largement mis à contribution à l’occasion de ce FME 2026. Avec son post-punk chatoyant et groovy, Choses Sauvages verse ainsi dans une curieuse version acid-funk de Turbonegro, enlevée et pétillante, mais aussi reptilienne et graveleuse. La patte du chanteur Félix Bélisle, avec ses faux airs de Freddie Mercury sortant du clip de « The Reflex » de Duran Duran, détonne au milieu d’un habillage d’animations très 80’s cheap qui se déverse depuis les écrans.

On retrouve d’ailleurs ce personnage central de la scène montréalaise à la basse d’une autre formation à suivre dans le genre sur le festival, La Sécurité, un trio de filles à la touche punk/funk façon Gang Of Four encore plus prononcée, auquel se greffe également à la batterie le discret Kenny Smith. Lui aussi est une figure incontournable de la scène montréalaise avec son excellent projet Pressure Pin, vu le surlendemain de la fin du festival à l’affiche de l’excellente salle de concert L’Escogriffe et à suivre sur le label Mothland.

En termes d’intensité et de gouaille percutante, c’est sans doute le side-project du guitariste solo de Choses Sauvages, Alix Fernz, qui tape le plus dans le mille. Sur la petite scène du Pazzo Bar, son synth-punk sale et braillard rappelle les déliquescences dark-pop de Noir Boy George et s’inscrit pleinement dans la lignée d’une poésie urbaine acerbe, magnifiée par de vieilles gloires montréalaises comme We Are Wolves ou Duchess Says.

Enfants Sauvages (c) Christian Leduc / FME

C’est d’ailleurs dans ce registre plus ouvertement punk/hardcore et salace que l’on retient, là encore sur le parquet du Pazzo Bar, la prestation rageuse et hétéroclite des sauvageons d’Enfants Sauvages. Optant pour le sillage féroce des Dead Kennedys, la troupe aux allures diverses – une autre constante locale, avec un guitariste ressemblant à Wattie d’Exploited et un autre clairement plus métalleux, avec son dossard Voivod – bénéficie surtout de l’incroyable allant de sa chanteuse, Roxann Arcand. Son costume/body siglé Budweiser titille sans doute la crise actuelle des tarifs douaniers américano-canadiens – impossible, évidemment, de trouver la moindre boisson yankee sur le tarmac du FME – et sert d’accoutrement à un live aussi puissant que foutraque, nourri par les interventions et dialogues incessants de son insoumise diva avec le public.

Le choc des générations… et des styles musicaux

Le maillage générationnel témoigne aussi de la vitalité de la scène montréalaise actuelle. On retrouve ainsi, toujours au Pazzo Bar, la distance plus vaporeuse des expérimentés Suuns, figure presque tutélaire de la logique de brouillage des pistes du FME. Mené par le chant hypnotique de Ben Shemie, le groupe explore les différents apartés d’un techno-dub rock opaque prenant, dans ce contexte, les atours d’un blues mutant de l’outback boréal de l’Abitibi-Témiscamingue, nom officiel de la région administrative de Rouyn-Noranda.

Truck Violence (c) Christian Leduc / FME

Mais, à quelques encablures, les plus jeunes ne sont pas en reste. Dans une salle associative réquisitionnée pour l’occasion, les turbulents Truck Violence assènent ainsi leur noise rock traversé de passages folk plus fragiles et suspensifs – et porté par une basse six-cordes frondeuse –, dans la continuité de leur solennel The Weathervane Is My Body. Au rez-de-chaussée de l’Agora, une nouvelle escouade de groupes – le punk orienté riot grrrl de Soreheads, avec une chanteuse jouant entre la scansion de Bikini Kill et la voix enfantine de Suburban Lawns, ou le screamo math/punk de Dogo Suicide – affiche un degré de résistance que n’épargne pas non plus la formation montréalaise anglophone That Static. Sa touche noisy, au croisement de Sonic Youth, Pussy Galore et A Place To Bury Strangers, rappelle que New York n’est pas si loin que ça. Et, accessoirement, que la hache de guerre linguistique franco/anglo reste sagement enterrée, comme en témoigne l’invitation lancée à l’excellent projet country-rock torontois The Sadies, emmené par le magnétique guitariste-chanteur Travis Good, sorte de croisement entre Nick Cave, Neil Young et Robert Pollard de Guided By Voices.

D’une manière générale, le maillage stylistique, dans toute sa diversité, demeure la pierre angulaire d’une programmation répondant d’abord au désir de faire émerger une nouvelle génération d’artistes québécois – mais pas seulement –, comme en convient Marilyne Lacombe, boss du label Mothland et programmatrice du festival depuis quelques années, avec une stratégie particulièrement bien rodée dans le contexte local.

« J’ai commencé en 2016. À l’époque, je m’occupais seulement de booker quatre ou cinq groupes toujours un peu obscurs, mais qui devenaient les découvertes préférées de tout le monde ! », explique-t-elle. « En 2020, on a pris la direction de la programmation avec Mothland. C’est sûr que la majorité de la programmation est québécoise, la mission principale du festival étant de servir de tremplin pour les artistes québécois émergents. Mais on se promène un peu partout dans le monde durant l’année pour dénicher les pépites qui se retrouveront à l’affiche de la prochaine édition, et c’est quand même assez unique de pouvoir faire venir ces groupes-là en Abitibi. Disons que ce n’est pas une destination qui se retrouve souvent dans les tournées internationales ! On dit souvent qu’on pratique la stratégie de la pilule dans le sandwich de beurre de peanut, en mettant deux groupes plus connus du public local avec une découverte inattendue entre les deux. C’est généralement assez efficace. »

Un plateau international choisi pour un festival à inclination locale

De facto, la sélection d’artistes du festival dépasse heureusement le cadre provincial québécois pour mettre en lumière quelques artistes venus d’ailleurs, tout aussi insolites.

Camilla Sparksss (c) Christian Leduc / FME

Originaire de l’Ontario mais installée en Suisse – pour le parapente ! –, la pétaradante Camilla Sparksss dispose ainsi, comme plusieurs artistes programmés, d’un double créneau, au Pazzo Bar et au Théâtre du Vieux-Noranda, pour convaincre des bienfaits de son détonnant mélange de darkwave, d’EBM, de turntablism expérimental et d’electro-dance haranguée façon Kap Bambino. Des ingrédients réunis sur son précieux quatrième album, ICU RUN. Une mixture qui fonctionne allègrement en live et dont la fraîcheur percussive offre à Camilla Sparksss l’occasion d’ouvrir un espace de dialogue avec le public directement depuis la scène. « Vous êtes tous originaires d’ici ? », « C’est incroyable, cette route pour venir (NdR : entre huit et neuf heures depuis Montréal). Je croyais être dans un film de serial killer, quand on emmène la victime par une route sans fin à travers les bois. Mais c’est cool », s’amuse-t-elle face à un public largement du cru et bien conscient de sa situation excentrée.

Haha Laughing (c) Christian Leduc / FME

L’accueil est tout aussi sympathique pour la pop bricolée et polyphonique du duo belge Mek’dr’dr, le garage punk rock’n’roll déjanté d’inspiration Jon Spencer Blues Explosion/Reverend Horton Heat – mais aussi Tropical Fuck Storm ! – des Néerlandais d’Iguana Death Cult, ou le punk garage à capuche des voisins new-yorkais de Balaclava, sorte de rencontre masquée entre Truman’s Water et Lords Of Altamont. La palme du double show le plus effronté revient cependant au duo texan Haha Laughing, qui met littéralement le feu au garage de l’avenue Murdoch avec son show « caché » radical, planté à l’entrée d’une station-service. Si le hip-hop noise sert de fil conducteur à leurs turpitudes syncopées, le moustachu Jay Dilick et la boule de nerfs Aby Oviedo explorent bien des à-côtés, notamment grâce à l’usage éruptif et pulsatif de différents instruments – saxo, guitare, batterie –, qui préserve intact le pouvoir de surprise et de séduction de ce duo sous tension permanente.

Tous, en tout cas, semblent ravis de partager leur musique dans ce festival aux contours improbables, tant par son site que par cette succession de concerts inopinés essaimant à travers la ville, selon une marque de fabrique qui perdure et fait aujourd’hui figure de véritable référence. « Après près de 25 ans d’existence, le festival s’est bâti une super réputation à l’international », confirme Marilyne Lacombe. « On a aussi des histoires de succès assez incroyables, par exemple CDSM, un groupe d’Atlanta, qui a obtenu il y a quelques années une grosse tournée en Europe après son passage à Rouyn-Noranda. »

Le metal, une valeur sûre du FME

Genre souvent écarté des festivals prétendument éclectiques, le metal n’est pas oublié dans la programmation du FME. Catalyseurs de la rencontre entre moshpit et dancefloor, les Japonais de Violent Magic Orchestra ont pourtant un peu de mal à mettre le public au pas de leur gabber/metal ultramoderne. Dans l’obscurité rampante des sous-sols du Vieux-Théâtre, après quelques soucis techniques, les musiciens se relaient donc dans l’assistance rigolarde, lampe-torche laser à la main et grands gestes à l’appui, pour inciter la meute à adopter leur step de danseur techno/hardcore.

Violent Magic Orchestra (c) Christian Leduc / FME

Car ici, à Rouyn-Noranda, au milieu des forêts à perte de vue, la masse des fans de metal demeure à l’évidence plus fidèle à la rigueur extrême des atmosphères lourdes et à une orthodoxie death/black qui auréole la soirée de clôture du Vieux-Théâtre. La vieille enceinte capitonnée paraît tout à coup ressembler à la salle des gardes de la forteresse du Brutal Assault, réunissant plusieurs centaines d’affidés sortis sans crier gare des quatre coins des sombres clairières du secteur.

Black Empire (c) Christian Leduc / FME

Sans doute tous les fans de l’Abitibi sont-ils rassemblés là, car deux des leurs ouvrent les hostilités, et de façon plus que convaincante, avec le black death du one-man-band Colony Omicron et le death/black du trio Black Empire. Venus de Québec – la ville –, les plus expérimentés Outre-Tombe apportent leur maîtrise du chant en français sur des thématiques death metal bien old-school – « Evisceratombe » ou « Rongé Par Les Miasmes », ça sonne tout aussi bien en français ! –, rendant hommage à un son bien tanné par les premiers Obituary. Mais c’est aux vétérans suédois du death metal mélodique A Canorous Quintet que le public réserve son meilleur accueil. Totalement subjugué par sa chaleureuse réactivité, au milieu de cette immensité nordique qui supplante celle de leurs vastes contrées scandinaves, le chanteur Mårten Hansen évoque même l’idée du « concert de leur vie », tandis que le groupe ne parvient plus à répondre aux demandes de rappel du public et s’acquitte de la bagatelle de six ou sept morceaux supplémentaires !

L’avenir du FME

Une telle réaction du public local – toujours festif et amical, jamais blasé – traduit d’ailleurs une couleur propre au FME qu’il conviendrait de ne pas perdre en voulant peut-être le faire changer de catégorie, par exemple en le tournant davantage vers des festivaliers extérieurs. Mais, outre les questions logistiques que cela engendrerait – notamment en matière d’infrastructures d’accueil, forcément insuffisantes –, l’idée ne semble pas encore complètement à l’ordre du jour. « Je ne crois pas que la croissance soit un objectif à tout prix, quality over quantity ! », résume d’ailleurs très bien Marilyne Lacombe.

Dans tous les cas, se rendre au FME s’apparente encore aujourd’hui à une petite expédition. Mais si vous aimez l’aventure festivalière atypique et qu’une loooooongue route – dixit Franz Treichler, avec un accent québécois plutôt que suisse pour l’occasion – ne vous fait pas peur, le FME pourrait bien être pour vous. Comme l’écrivait Jack Kerouac : « On avait du chemin devant nous. Mais qu’importe : la route, c’est la vie. » En matière de route, avec celle du FME, vous serez servis.

(c) Christian Leduc / FME