Rencontre au sommet prévue le 29 juin à Paris. Les Américains d’All Them Witches et les Français de Slift feront vibrer les murs de l’Olympia au son d’un heavy rock psychédélique en pleine effervescence. Proches depuis de nombreuses années et bénéficiant d’une aura comparable au sein de la scène, les deux groupes n’avaient pourtant encore jamais partagé la même affiche. Avant de voir leurs noms en lettres rouges sur la façade de l’emblématique salle parisienne, les chanteurs et guitaristes des deux formations se sont prêtés au jeu de l’interview croisée.
Par Clément Duboscq
Vous avez sorti vos nouveaux albums respectifs à une semaine d’intervalle, le 29 mai pour All Them Witches et le 5 juin pour Slift. Comment vivez-vous ces sorties et les premiers retours ?
Ben McLeod (All Them Witches, chant/guitare) : Les retours sont excellents ! Notre nouvel album a de quoi séduire un large public, et je pense que les critiques comme les commentaires le confirment. Bien sûr, certains aimeraient nous voir refaire Lightning At The Door encore et encore, mais c’est le meilleur moyen de nous épuiser. Nous vivons de créativité et d’expérimentation. Sans cela, nous n’avons plus d’âme, plus de raison d’être. Notre objectif était simplement d’écrire un grand disque de rock, capable de parler au plus grand nombre. Nous sommes allés à l’essentiel et avons exprimé, à travers les textes comme la musique, ce que nous avions à dire à ce moment précis de notre vie.
Jean Fossat (Slift, chant/guitare/claviers) : L’attente entre la fin du mastering et la sortie d’un disque a toujours constitué un moment frustrant pour nous, car elle s’étire souvent sur plusieurs mois. Nous sommes donc ravis que Fantasia soit enfin disponible ! Nous avons surtout hâte de le défendre sur scène. Je ne pense pas qu’il soit très sain de se complaire dans les retours positifs, pas plus que de se remettre constamment en question à cause des retours négatifs. Nous n’y prêtons donc pas une attention excessive, non pas par désintérêt, mais parce que nous préférons rester concentrés sur la musique et fidèles à notre vision, pour nous-mêmes comme pour les personnes qui viennent partager cette expérience avec nous, en concert ou chez elles, sur leur platine. Entre la fin de l’enregistrement et la sortie du disque, nous avons énormément travaillé le live. C’est un chantier sans fin, mais passionnant. Nous donnons tout, chaque soir en tournée comme dans notre local de répétition lorsque nous composons, pour nous rapprocher au plus près — et parfois même toucher du doigt — ce que signifie faire de la musique ensemble. Un acte collectif porteur de beauté et d’espoir. Nous commençons également à nous projeter vers la suite, à rassembler des idées et des pistes que nous aimerions explorer. Nous en sommes encore loin, mais nous avons déjà hâte de nous y consacrer.
Quels furent vos premiers contacts avec la musique des uns et des autres ?
Ben : En 2020, mon ami Ryan, de Nashville, m’a envoyé un lien vers Ummon. J’ai ensuite regardé l’une de leurs sessions live pendant la pandémie. À l’époque, j’animais une émission sur une radio étudiante à Saint Augustine, en Floride, et je cherchais de nouveaux morceaux à diffuser. La station fonctionnait encore avec des fichiers MP3 ; j’ai donc contacté le groupe par e-mail pour leur demander un lien de téléchargement, qu’ils ont gentiment accepté de me fournir. Mon émission est aujourd’hui diffusée en syndication, et vous pouvez toujours y entendre des morceaux d’Ummon chaque samedi soir sur WCFF Flagler College Radio !
Jean : Un très bon ami à nous est fan d’All Them Witches depuis longtemps. Je ne saurais plus dire exactement quand — sans doute vers 2014 ou 2015 —, mais il nous avait fait découvrir Lightning At The Door lors d’une soirée au bord d’une rivière. Nous sommes tombés sous le charme de leur musique immédiatement. C’est un groupe pour lequel nous éprouvons un immense respect. Nous avons également eu la chance de les voir sur scène à Toulouse : c’est un formidable groupe de live. Je ne saurais pas vraiment l’expliquer, mais ils me font penser à une sorte de « The Band du futur » — ce qui constitue pour moi le plus beau des compliments. Il y a aussi dans le chant de Charles Michael Parks Jr. cette dimension de conteur qui me touche particulièrement.
Les deux groupes s’apprêtent à se produire ensemble à l’Olympia, salle parisienne mythique. Voilà qui ressemble à l’épilogue heureux d’un rendez-vous manqué. Car Slift devait initialement assurer la première partie de la tournée européenne 2021 d’All Them Witches, Car, si je ne me trompe pas, Slift était initialement annoncé en première partie de la tournée européenne 2021, avant que son report à 2022 ne l’empêche finalement d’y participer. Que ressentez-vous à l’idée de partager enfin la même scène ? Et plus particulièrement dans cette salle ?
Ben : Tu as vu juste, c’était effectivement l’une des tournées que nous attendions le plus. J’avoue d’ailleurs que je ne suis pas vraiment emballé à l’idée de jouer après Slift… Qui a envie de passer après eux ? J’ai enfin rencontré les gars en 2024, lors d’un concert de High On Fire à Toulouse, et ils sont venus nous voir jouer le lendemain. Je suis aussi allé les voir à Atlanta il n’y a pas si longtemps. Ce sont probablement trois des personnes les plus timides que je connaisse. À chaque fois que nous sommes ensemble, j’ai l’impression d’incarner tous les clichés de l’Américain bruyant et envahissant. Quant à la salle, je n’en ai entendu que du bien !
Jean : On adore jouer à Paris. Le public y est incroyable à chaque fois, et ce sont toujours des concerts qui comptent pour nous. On ne le dira jamais assez : à une époque où c’est avant tout le live qui permet aux groupes de vivre, merci à toutes celles et ceux qui continuent à sortir pour assister à des concerts, que ce soit dans un bar, un squat ou une salle plus importante. Ce sont eux qui font vivre cette culture. Nous étions évidemment déçus de ne pas pouvoir ouvrir pour All Them Witches en Europe en 2021, mais nous sommes heureux que ce premier contact se soit noué à ce moment-là. Cette date à l’Olympia a un petit goût de revanche sur cette tournée fantôme.
Vos rythmes de sortie sont assez différents. All Them Witches publie son premier album depuis 2020, après en avoir sorti six en l’espace de huit ans, tandis que Slift en a publié trois sur la même période. Y a-t-il des raisons particulières à cela ? All Them Witches pourrait-il retrouver à l’avenir son rythme de parution d’autrefois ? Et Slift pourrait-il, au contraire, prendre davantage son temps ?
Ben : Je dois avouer que ça m’a rendu fou lorsque j’ai appris que le nouvel album de Slift sortirait seulement une semaine après le nôtre. J’ai envoyé un message à Jean, quelque chose comme : « Au moins, notre album sera cool pendant sept jours… » Plus sérieusement, All Them Witches a traversé de sacrées épreuves ces six dernières années. Alors le simple fait de pouvoir sortir un nouvel album aujourd’hui tient déjà du miracle.
Jean : Chacun avance à son rythme ! Je pense que la période de vie que l’on traverse détermine beaucoup de choses, et qu’il existe mille raisons pouvant amener un groupe à sortir un disque en dix ans, puis quatre en cinq ans. Pour le moment, nous traversons une période où nous avons envie de créer ensemble. La musique fait pleinement partie de notre quotidien. Mais il n’est pas exclu que nous prenions davantage de temps à l’avenir.
ATW et Slift sont reconnus comme deux figures majeures de la scène « heavy psyché », tout en défendant des approches assez différentes. L’un puise ses racines dans le blues, la folk americana et le stoner, tandis que l’autre a habitué son public à de grandioses voyages sonores dans l’espace, intégrant de plus en plus de synthétiseurs modulaires à ses compositions. Selon vous, quel est le principal point de convergence entre vos deux groupes ?
Ben : Les pédales de fuzz et de delay. Et beaucoup de wah-wah.
Jean : À 100% le blues. Le lien qu’entretient All Them Witches avec le blues est sans doute plus évident. Charles et Ben comptent parmi les meilleurs chanteurs et guitaristes de blues en activité. Mais pendant longtemps, je disais que Slift était un groupe de blues. Ça peut passer pour du troll, mais je le pense toujours. Je suis un immense fan de Blind Willie Johnson, Big Mama Thornton, Mississippi John Hurt, Bessie Smith, J.B. Lenoir ou encore Lightnin’ Hopkins, pour n’en citer que quelques-uns. Et puis il y a Hendrix, qui a envoyé le blues sur Neptune. Il existe une infinité de formes de blues dans ma tête ; c’est davantage un feeling qu’un genre à proprement parler. C’est la base de tout. J’irais même jusqu’à dire qu’il y a du blues chez Neurosis. On ne fait pas forcément le rapprochement, mais le blues reste à mes yeux l’une des musiques les plus « heavy » qui soient. Et la fin de « I Want You (She’s So Heavy) » des Beatles ne me contredira pas !
ATW et Slift se sont notamment fait remarquer grâce à leurs sessions KEXP au cours de ces dernières années. Dans quelle mesure pensez-vous que cette visibilité a contribué à la popularité croissante de vos groupes ?
Ben : Nous devons une grande partie de la notoriété d’All Them Witches à KEXP. Leur concept est génial et leur équipe formidable. Et je pense que Jean sera d’accord avec moi.
Jean : KEXP est devenu, année après année, une véritable institution de la musique live. C’est un formidable vecteur de découverte pour le public. Ils ont joué un rôle très important dans notre parcours : depuis notre première session enregistrée avec eux aux Trans Musicales de Rennes, nous avons considérablement développé nos tournées à l’international. Ce qui impressionne surtout, c’est le niveau stratosphérique atteint par leur équipe en matière de prise de son, de mixage, de captation vidéo et de montage. Souvent, les morceaux sonnent mieux là-bas que sur l’album ! Cela démontre aussi, et surtout, que rien ne rivalise avec l’honnêteté du live.
Ben, quel est ton album préféré de Slift ? Jean, quel est ton album préféré d’All Them Witches ?
Ben : Fantasia. Sans la moindre hésitation. Je vais le dire franchement : leurs autres albums font pâle figure à côté. C’est la direction parfaite pour eux. L’écriture n’a jamais été aussi aboutie et ils ont enfin abandonné certains artifices de studio et effets de réverbération qui masquaient parfois quelques faiblesses. La dynamique est incroyable. J’ai eu la chance de découvrir l’album dès octobre 2025 et je l’écoute encore aujourd’hui avec le même plaisir. Je vais peut-être paraître excessif, mais franchement, peu importe.
Jean : Lightning At The Door occupera toujours une place particulière pour moi, puisque c’est avec cet album que j’ai découvert le groupe. Mais en dehors de celui-là, j’aime beaucoup l’album éponyme, notamment pour « Diamond », qui reste l’un de mes morceaux préférés. Ou Dying Surfer Meets His Maker. Ou même le tout nouveau House Of Mirrors. Ils sont tous passionnants à leur manière, et c’est précisément ce qui fait la force de ce groupe.
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