Fugazi : Albini Sessions disponibles sur Bandcamp

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À l’automne 1992, les membres de Fugazi se trouvent en pleine phase d’achèvement des morceaux qui formeront l’année suivante l’album In On The Killtaker. Le groupe travaille sur ces titres depuis plusieurs années : certains ont déjà été enregistrés aux studios Inner Ear, tandis que de nombreuses démos circulent depuis les répétitions. Mais à la fin du mois d’octobre, quelque chose se grippe. L’élan semble s’être brisé, comme si le groupe avait atteint un point de blocage. Pour relancer la machine, Fugazi décide alors d’accepter l’invitation permanente de Steve Albini : venir enregistrer gratuitement dans son studio Electrical Audio, installé à l’époque dans le sous-sol de sa maison sur North Francisco, à Chicago.

Au fil des années, Fugazi et Albini se sont croisés à de nombreuses reprises et ont noué une relation faite d’estime mutuelle et d’admiration pour leurs travaux respectifs. Le groupe apprécie particulièrement l’esthétique sonore d’Albini — notamment celle des premiers disques de The Jesus Lizard — et espère que ce changement de décor permettra d’aborder ces chansons sous un angle nouveau.

Début novembre, un minivan est loué, chargé de matériel et conduit jusqu’à Chicago par Ian MacKaye et Joe Lally, tandis que Brendan Canty et Guy Picciotto effectuent les douze heures de route dans le break de Brendan. À peine arrivés chez Albini, le groupe se met au travail. Le plan initial consiste à passer un simple week-end à enregistrer deux ou trois morceaux. Mais une fois le matériel installé et les bandes lancées, l’élan prend le dessus : les prises s’enchaînent, et l’enregistrement continue sans interruption.

L’atmosphère sur place devient rapidement mémorable. Entre les sessions, lorsque les bandes ne tournent pas, une véritable complicité s’installe. Albini dévoile ses talents de cuisinier en préparant des pâtes fraîches maison, avant que tout le monde ne se retrouve autour de la table de la cuisine pour jouer au Corickey, un jeu de dés que Fugazi lui a appris à Londres quelques années plus tôt. La partie devient un rituel, presque une obsession collective. Albini complète le programme en projetant des curiosités tirées de sa collection de vidéos outrancières, tandis que les discussions dérivent pendant des heures autour du punk rock. Les éclats de rire se succèdent sans relâche.

Au bout de trois ou quatre jours, douze morceaux sont enregistrés et mixés — soit l’intégralité de ce qui deviendra In On The Killtaker. Lors des écoutes dans la salle de mixage située à l’étage, l’enthousiasme est général : tout le monde se montre convaincu d’avoir capté quelque chose de fort.

Mais sur la route du retour vers Washington D.C., les doutes s’installent. Les cassettes des premiers mixes tournent dans les autoradios, et l’évidence finit par s’imposer : cette session ne sera probablement pas publiée. Les deux véhicules se retrouvent sur une aire d’autoroute dans l’Ohio, et les membres du groupe découvrent alors qu’ils sont arrivés exactement à la même conclusion, chacun de leur côté. Difficile de mettre des mots précis sur le problème : aussi intense que l’expérience ait été sur place à Electrical Audio, les morceaux paraissent étrangement plats à l’écoute. Quelques jours plus tard, Albini écrit lui aussi au groupe pour partager un sentiment similaire. La décision tombe : l’enregistrement est abandonné.

Moins d’un mois plus tard, Fugazi retourne aux studios Inner Ear avec le producteur Ted Nicely pour enregistrer la version définitive de In On The Killtaker, publiée par Dischord en juin 1993. La fameuse « Albini Session », elle, est rangée sur une étagère. Pendant plus de trois décennies, ces bandes restent sous clé, même si certaines fuites finiront par faire circuler sur internet des versions de mauvaise qualité de quelques morceaux.

Aujourd’hui, pour honorer la mémoire de Steve Albini — disparu en 2024 — et soutenir le travail qu’il menait avec son épouse Heather Whinna au sein de l’organisation caritative Letters Charity, Fugazi décide de rendre public, pour la première fois, l’intégralité du mix original réalisé par Albini, à partir de transferts directement tirés des bandes maîtresses.

Cette sortie est disponible uniquement en format numérique, et le groupe reverse sa part des bénéfices à Letters Charity.

Letters Charity apporte une aide directe aux familles confrontées à des difficultés financières urgentes.

Letters Charity est une organisation à but non lucratif qui utilise l’art comme vecteur pour transformer une compassion passive en aide immédiate, en redistribuant les fonds collectés — sans attente ni jugement — directement à des familles vivant dans la pauvreté.